PAR ERIC JALTON, MAIRE DES ABYMES
Il est des affaires qui nous saisissent au cœur parce qu’elles touchent à ce que nous mettons au-dessus de tout : la dignité d’une vie, si brève fût-elle, et la sacralité de la mort. Depuis plusieurs jours, notre territoire tout entier est secoué par une révélation insoutenable : des corps, parmi lesquels des bébés, reposent encore dans des chambres froides, faute d’avoir trouvé une terre pour les accueillir. En tant que Maire des Abymes, je regarde cette vérité en face, sans esquive, mais aussi sans hypocrisie.
Je veux d’abord le dire clairement : la loi nous contraint. Elle est même exigeante. Elle dispose que c’est à la mairie du lieu du décès qu’incombe l’inhumation des indigents dans les quatorze jours suivant la mort, lorsqu’aucune famille n’a pas réclamé le défunt. Et ce lieu du décès, dans les faits, c’est très souvent notre commune, car le CHU est sur notre territoire, car le nouveau centre hospitalier est planté au cœur des Abymes. Nous recueillons donc, par un hasard géographique et administratif, la quasi-totalité des dépouilles de ceux que personne ne vient chercher – qu’ils soient d’ici ou d’ailleurs, nés ici, ou morts ici par hasard.
Mais la loi précise aussi que des procédures doivent être observées. Que la ville est soumise à des règles et ne peut agir en dehors de ces règles.
Alors oui, nous avons opposé des refus. Non par inhumanité, mais parce la loi nous impose l’application de règles intangibles. Refuser une inhumation quand il s’agit d’un bébé de deux mois, c’est se mettre à dos toute la part d’humanité qui nous habite. Et pourtant, les agents de la ville sont obligés d’appliquer les procédures.
Mais je refuse de m’abriter derrière cette seule phrase. Il faut entrer dans le détail, aussi douloureux soit-il, car c’est à ce prix que nous pourrons réparer.
Deux affaires distinctes, une même indignité
Je tiens d’abord à distinguer clairement deux situations, que l’opinion publique a trop souvent confondues.
Première affaire : celle des 20 corps transférés par le CHU de Guadeloupe vers les Pompes Funèbres Duhamel, au Gosier. Parmi eux, 16 relevaient effectivement de notre commune pour leurs funérailles. Or, ces corps sont sortis du territoire des Abymes à la seule initiative du CHUG, sans information préalable de la mairie, par convois successifs les 14 janvier et 26 mars 2023. Dès lors, la commune des Abymes s’est retrouvée incompétente pour gérer régulièrement les opérations funéraires.
Nous n’avons découvert cette situation que le 26 décembre 2025, lorsque le CHUG nous a attaqués en recours administratif pour nous demander de rembourser les sommes versées aux Pompes Funèbres Duhamel.
Je le dis solennellement : nous n’avons pas été informés, nous n’avons pas choisi ce prestataire, et nous n’avions plus autorité sur ces dépouilles. Ce n’est que sous l’injonction du procureur, et après autorisation des communes du Gosier et de Baie-Mahault, que nous avons pu procéder aux inhumations les 18 mars et 7 avril 2026. Les 16 corps sont désormais en terre commune, au cimetière des Abymes.
Seconde affaire : celle des 31 puis 32 corps exposés à la morgue du CHUG. Sur cette liste, nous avons déjà procédé à l’inhumation de 5 corps, dont 2 bébés, par l’intermédiaire de notre opérateur mandaté, les Pompes Funèbres Bédé-Desbranches. Et je tiens à rappeler que, de janvier 2025 à janvier 2026, notre commune a inhumé 24 personnes indigentes décédées au CHUG, dans le strict respect des procédures. Nous ne sommes pas restés inertes.
Une législation spécifique à respecter :
un labyrinthe dont les morts font les frais
Mais pourquoi tant de lenteurs, d’approximation dans la mise en œuvre des inhumations, direz-vous ? Parce que la loi, qui protège les vivants, devient un piège pour les morts. Je veux ici lever le voile sur l’imbroglio administratif que nous subissons.
Pour inhumer un indigent, nous devons mener une enquête de police pour rechercher d’éventuelles familles, et une enquête sociale pour caractériser le statut d’indigence. Ces formalités sont obligatoires. Elles protègent le droit des familles à réclamer leur défunt. Mais elles prennent du temps. Parfois des mois. Et pendant ce temps, le corps reste à la morgue. Mais le CHU doit lui aussi au préalable recueillir des informations concernant la famille du défunt et nous les communiquer afin de nous permettre de poursuivre le travail d’enquête.
Ajoutez à cela un millefeuille de compétences absurdes : la mairie du lieu de décès doit agir, mais si le corps est transféré ailleurs sans son accord, elle devient incompétente. En l’occurrence c’est à cette situation que nous avons été confrontés en ce qui concerne les corps transférés au Gosier.
Par ailleurs, Le CHUG nous saisit parfois très tard : le plus ancien des six adultes encore à la morgue aujourd’hui est décédé le 19 septembre 2025, mais la demande d’inhumation du CHUG n’est parvenue à nos services que le 30 décembre 2025. Trois mois d’attente. Trois mois pendant lesquels ce défunt était déjà là, sans que nous puissions légalement agir.
Je ne rejette pas la faute sur l’hôpital. Je constate un désordre partagé : personne n’a vraiment voulu prendre la responsabilité de ces morts-là. L’État renvoie à la commune, la commune sollicite l’hôpital pour précisions, l’hôpital renvoie aux familles introuvables… Pendant ce temps, les petits cercueils s’alignent.
Des professionnels non agréés :
quand l’improvisation remplace l’État
Pire encore. Face à ce vide, face à l’incapacité des circuits officiels à répondre à l’urgence, des professionnels non agréés sont intervenus. Je dois le dire, car la transparence l’exige. Le transfert des 20 corps vers les Pompes Funèbres Duhamel – établissement non agréé – a été décidé unilatéralement par le CHUG. Mes services ont découvert que certaines manipulations funéraires – transports, conservation, voire fermetures de cercueils – ont pu être réalisées dans des conditions que nous n’avons pas contrôlées.
La Ville des Abymes n’a commis aucune faute. C’est la conséquence logique d’un système qui a abandonné ses morts. Quand les pompes funèbres agréées refusent de se déplacer faute de garantie de paiement, quand les chambres funéraires officielles sont saturées, quand la mairie est mal sollicitée ou informée, alors l’informel s’invite. L’horreur, ce n’est pas seulement la présence de ces bébés non inhumés : c’est tout le circuit défaillant qui les a conduits là. Des corps qui auraient dû être pris en charge par des thanatopracteurs diplômés et qui ne l’ont pas été, des registres tenus à la hâte. Nous avons laissé, sans le vouloir mais sans l’empêcher, que l’improvisation devienne la règle. C’est une faute collective, et j’en prends ma part. c’est au choix.
Les bébés : une douleur à part,
une procédure à part
Je veux dire un mot, le plus juste possible, des 22 bébés. Leur situation est juridiquement singulière. La première saisine officielle du CHUG les concernant date du 2 septembre 2024. Il faut distinguer les bébés « nés sans vie », qui relèvent de la compétence du CHUG, des autres, dont les funérailles incombent à la commune. Dans cette liste figurent deux bébés jumeaux nés sans vie, dont l’un n’aurait même pas fait l’objet d’une déclaration – absence d’acte de décès, selon les dires de la mère.
Par ailleurs, la commune ne peut pas procéder à la crémation d’un bébé sans une décharge des parents. C’est la loi. Et c’est juste : un parent doit pouvoir faire son deuil, dire oui ou non. Mais cela signifie que, sans les parents, nous sommes bloqués.
Alors nous avons mis en œuvre un dispositif que je soumets à votre jugement : sur la base des coordonnées téléphoniques transmises par le CHUG, nous avons contacté les représentants légaux.
À ce jour, 10 mères ou pères ont accepté de signer une décharge et de donner leur autorisation pour la crémation de leur bébé. Par cette procédure, nous ne contournons pas la loi – nous l’appliquons avec humanité. Nous permettons aux parents d’assumer un processus nécessaire de deuil, et nous garantissons juridiquement la crémation. Les Pompes Funèbres Biras ont déjà reçu pouvoir pour procéder à ces 10 crémations.
Aux autres parents que nous n’avons pas encore réussi à joindre, je dis : nous continuons à vous chercher. Non pour vous faire reproche, mais pour que votre enfant ne reste pas éternellement dans le froid.
Réparer, maintenant
Le préfet nous contraint aujourd’hui par arrêté à procéder à la crémation de 31 corps, dont les 22 bébés. Nous le ferons. Parce que la crémation, aussi douloureuse soit-elle pour certains, reste une sépulture digne. Nous commencerons à payer, là où nous en avons les moyens. Nous demanderons aux autres communes de contribuer, parce que la solidarité n’est pas un vain mot. Nous demanderons à l’État de nous aider, que l’ARS nous accompagne, que la question des indigents cesse d’être une variable d’ajustement budgétaire pour devenir une priorité sanitaire et éthique.
Il nous faut un audit indépendant sur les pratiques funéraires sur notre territoire. Il nous faut des protocoles clairs entre le CHUG et la mairie, avec des délais de saisine obligatoires. Il nous faut une cellule intercommunale pour que plus jamais un bébé ne finisse dans une chambre froide faute de savoir qui doit payer son cercueil. Et il faut que l’État prenne ses responsabilités : la loi impose des obligations, mais elle doit donner les moyens de les tenir.
Je terminerai par ceci. Chaque petit cercueil que nous n’avons pas inhumé porte un prénom ou une absence de prénom. Il raconte une mère qu’on n’a pas retrouvée, un père qui n’a pas réclamé son enfant, un migrant mort seul, un oublié de la vie qui le reste dans la mort. À eux tous, je veux dire que nous allons réparer. À notre échelle, avec nos moyens contraints, mais avec la force de notre humanité blessée.
Le chemin est tardif, il est douloureux, mais il est nécessaire. Parce qu’un peuple qui ensevelit mal ses morts ne construit rien de solide pour ses vivants.
























