PAR ROBERT MALVAL*
J’emprunte le titre de ce texte à un article prémonitoire intitulé Quand la France s’ennuie publié dans le journal français Le Monde le 15 mars 1968 par son directeur et éditorialiste en chef Pierre Viansson-Ponté.
Cette démarche ne vise pas seulement à copier sa manchette mais aussi à m’inspirer de sa teneur. J’étais à l’époque jeune étudiant à Paris et fervent lecteur du quotidien.
Le lendemain de sa parution, notre maître de conférence à Sciences Po, délaissant le programme prévu, nous invita à discuter l’article. Il y avait certes quelques remous à l’université Nanterre (la principale revendication était que les filles puissent accéder aux chambres des garçons) mais rien qui annonçait les bouleversements de mai 1968. Aussi, la salle fut unanime à considérer le texte comme trop alarmiste.
Ce sentiment, ô combien trompeur à l’époque, nous a enseignés depuis à mieux sentir le pouls des courants, encore insoupçonnés, qui traversent les milieux et les possibles ferments d’agitation des esprits.
Depuis le 11 juin, la passion du football occupe la population à l’occasion de la Coupe du monde et contribue à travestir son quotidien. Mais qu’en sera-t-il au lendemain du 19 juillet ?
Le gouvernement de circonstance qui tourne sur lui-même et que dirige Didier Fils-Aimé ne pourra pas continuer de surfer sur l’unanimité nationale qui s’est forgée derrière nos Grenadiers.
Englué de plus en plus dans la routine et se berçant de certitudes dont il méconnaît la fragilité, le réveil pour lui risque d’être brutal. Rien n’est plus accablant que l’ennui suite à des moments d’euphorie. Il constitue souvent l’humus où se produit l’effervescence, laquelle jaillit inopinément des profondeurs du désespoir.
Le Premier Ministre a parlé avec une assurance méprisante de certaines figures de la politique qu’il considère comme des rancis. Il a moqué, au milieu d’un concert de rieurs, leur incapacité à mobiliser les électeurs. Il est vrai que l’audience de ces derniers est sans doute en déclin, mais face à l’exaspération économique, sociale et politique, leurs voix peuvent faire écho dans un pays qui cahote et se languit.
La grande illusion des pouvoirs en Haïti, surtout quand ils sont de transition et sans assise populaire, n’ayant comme seul atout que le soutien de Washington, est de se croire indispensables. L’imminence de leur mise à l’écart surprend souvent les chefs en plein délire verbal.
Il suffit de se reporter aux mots du président Lescot le 9 janvier 1946 : « Ce n’est pas au moment où nous venons d’établir un bilan annuel des activités fructueuses d’une administration honnête et consciencieuse que nous donnerons droit de cité à l’anarchie. La nation est prévenue, le monde entier est averti. »
Deux jours plus tard, il partait pour l’exil…
*Robert Malval, ancien Premier ministre d’Haïti
Source : Le Nouvelliste
Lien : https://lenouvelliste.com/article/269287/robert-malval-quand-haiti-sennuie























