PAR JEAN-MARIE NOL*
La question des réparations liées à l’esclavage et à la colonisation est en train de s’imposer comme l’un des grands débats internationaux creux du XXIᵉ siècle. Ainsi, le texte soumis à l’ONU, qui reconnaissait l’esclavage et la traite transatlantique comme « le plus grave crime contre l’humanité », a bien été adopté à une large majorité, mais ne crée aucune obligation juridique contraignante.
Le Royaume-Uni et les pays de l’Union européenne se sont abstenus lors du vote. Longtemps cantonnée aux milieux universitaires et aux organisations militantes, la question des réparations est désormais portée par plusieurs États de la Caraïbe, de l’Afrique et par la CARICOM, qui considèrent que les inégalités économiques actuelles trouvent une partie de leur origine dans plusieurs siècles d’exploitation coloniale et esclavagiste.
Sur le plan moral, historique et humain, cette revendication repose sur des arguments solides. Les puissances européennes ont bâti une partie de leur prospérité grâce au commerce triangulaire, au travail forcé de millions d’Africains réduits en esclavage et à l’exploitation économique de leurs colonies. De nombreux historiens rappellent d’ailleurs qu’au moment de l’abolition de l’esclavage, ce sont les propriétaires d’esclaves qui furent indemnisés, tandis que les victimes ne reçurent aucune compensation.
Les déclarations récentes de la députée britannique Suella Braverman qui estime que l’Empire britannique a fait tant de bien au monde que la demande de réparations pour l’esclavage est illégitime, et que c’est au contraire aux anciennes colonies de payer des réparations. Ces déclarations pour le moins iconoclastes illustrent cependant l’ampleur du fossé politique qui sépare aujourd’hui les anciennes puissances coloniales des pays qui réclament réparation. En affirmant que l’Empire britannique aurait davantage apporté de bénéfices que de préjudices aux colonies et qu’il faudrait presque inverser le sens des réparations, elle a provoqué une vive indignation en Afrique et dans les Caraïbes.
Les réactions de Ronald Sanders, ambassadeur d’Antigua-et-Barbuda, ou encore de Mia Mottley, Première ministre de la Barbade et vice-présidente du Comité des réparations de la CARICOM, rappellent que les économies caribéennes ont été structurées durant plusieurs siècles au profit exclusif des métropoles coloniales. La spécialisation forcée dans quelques cultures d’exportation, notamment le sucre puis la banane, l’absence d’industrialisation, le sous-investissement dans les infrastructures locales et la captation des richesses expliquent en partie les difficultés économiques persistantes de nombreux territoires caribéens.
Pour autant, si la légitimité morale des demandes de réparations apparaît difficilement contestable, leur traduction politique et financière semble aujourd’hui se heurter à une réalité géopolitique profondément défavorable. Depuis 2023, l’Aide publique au développement fait face à une baisse drastique de ses décaissements, de la part des cinq plus gros donateurs d’Aide à savoir : les États-Unis avec la décision de Donald Trump de fermer l’Usaid, mais également l’Allemagne, le Japon, le Royaume Uni et surtout la France.
Pourtant, les besoins à satisfaire dans les pays pauvres sont toujours les mêmes, ce qui risque d’aggraver les crises humanitaires, de ralentir les projets de développement centrés sur les secteurs sociaux de base comme la santé et l’éducation. Mais, comment expliquer la relative indifférence qui accompagne cette baisse vertigineuse des montants consacrés à l’Aide publique au développement, alors même que surgissent dans le débat des demandes de réparations ?
Les budgets des États donateurs sont de plus en plus mobilisés sur d’autres priorités : la défense, la sécurité, la transition écologique. En France, ce climat peu propice est encore alourdi par une crise de la dette publique qui oblige à couper dans les budgets qui paraissent à première vue les moins indispensables. Les deux tiers des crédits opérationnels de la mission d’Aide publique au développement (la partie active de l’Aide sur le terrain) ont été supprimés.
Ces reculs soulèvent des préoccupations quant à l’espace budgétaire des pays en développement et quant à l’efficacité et au potentiel catalytique de l’APD restante. Les projections indiquent une nouvelle baisse de 5.8 % de l’APD du CAD en 2026, un chiffre qui ne tient pas compte des nouvelles tensions liées à la crise actuelle au Moyen-Orient.
En réalité, le monde de 2026 n’est plus celui des décennies d’après-guerre où les grandes puissances occidentales cherchaient à étendre leur influence par une politique généreuse de coopération internationale. Désormais, les priorités ont radicalement changé. La guerre en Ukraine, les tensions croissantes entre les États-Unis et la Chine, les conflits au Moyen-Orient, la compétition technologique mondiale, le réarmement des grandes puissances, les crises migratoires et surtout l’explosion des dettes publiques conduisent les gouvernements occidentaux à réorienter leurs budgets vers leurs propres priorités stratégiques.
Cette évolution est parfaitement illustrée par les chiffres publiés par l’OCDE concernant l’aide publique au développement. En 2025, celle-ci a enregistré une chute historique de 23,1 %, la plus importante jamais observée. Les États-Unis ont réduit leur aide de plus de la moitié, tandis que l’Allemagne, la France, le Royaume-Uni ou encore le Japon ont également procédé à d’importantes diminutions de leurs crédits. L’aide publique au développement ne représente plus que 0,26 % du revenu national brut des pays donateurs, très loin de l’objectif de 0,7 % fixé depuis plusieurs décennies.
Cette tendance devrait encore se poursuivre en 2026. Ces données traduisent une réalité simple : les pays occidentaux disposent de marges budgétaires de plus en plus réduites et privilégient désormais leurs dépenses militaires, énergétiques, industrielles ou sociales. Dans un tel contexte d’égoïsme national , il apparaît peu probable qu’ils acceptent d’ouvrir des négociations susceptibles d’aboutir à des réparations financières représentant potentiellement plusieurs centaines de milliards, voire plusieurs milliers de milliards d’euros. Cette évolution est largement documentée par les analyses de l’OCDE sur l’aide publique au développement.
À cette contrainte budgétaire s’ajoute une évolution politique profonde. Dans de nombreux pays occidentaux, les mouvements souverainistes, conservateurs , d’extrême droite ou nationalistes connaissent une progression importante. Leur discours repose sur la priorité donnée aux intérêts nationaux, à la maîtrise des dépenses publiques et au refus d’assumer une responsabilité financière pour des événements remontant parfois à plusieurs siècles.
Les déclarations de Suella Braverman ou les propositions du parti Reform de Nigel Farage en Angleterre s’inscrivent précisément dans cette logique. Elles montrent que le débat n’est plus uniquement historique ; il devient un marqueur politique opposant deux visions du monde : l’une fondée sur la reconnaissance des responsabilités historiques, l’autre privilégiant les impératifs économiques et nationaux contemporains.
Ce décalage entre justice historique et réalisme géopolitique risque d’alimenter de profondes frustrations dans les anciennes colonies. Car les attentes demeurent fortes alors même que les probabilités d’obtenir des réparations financières diminuent. Ce paradoxe avait conduit dans le passé certains gouvernements à privilégier des formes alternatives de réparation : annulation de dettes, investissements ciblés, transferts de technologies, coopération universitaire, soutien à la recherche historique, restitution d’œuvres culturelles ou encore financements dédiés à l’adaptation climatique.
Ces mécanismes, moins spectaculaires que des indemnisations directes, apparaissent néanmoins aujourd’hui incompatibles avec les contraintes budgétaires actuelles.
Par ailleurs, la géopolitique contemporaine montre que les rapports de domination n’ont pas disparu ; ils se sont transformés. Les rivalités entre grandes puissances s’expriment désormais par le contrôle des technologies numériques, des données, des infrastructures critiques, des réseaux financiers, de l’intelligence artificielle, des terres rares ou encore de l’information. Certains observateurs parlent ainsi de nouvelles formes de dépendance économique, technologique ou numérique, parfois qualifiées de « cyber-colonisation ».
Cette notion reste débattue et ne recouvre pas une définition juridique établie, mais elle traduit l’idée que des formes de domination coloniale peuvent aujourd’hui s’exercer autrement que par la conquête territoriale, à travers la maîtrise des plateformes numériques, des infrastructures technologiques ou des dépendances économiques. Les situations de pays comme Cuba ou le Venezuela relèvent cependant de contextes géopolitiques complexes qui ne peuvent être réduits pour le moment à une seule grille de lecture.
Le véritable enjeu pour les pays africains et caribéens est donc peut-être de ne pas limiter leur stratégie de développement à l’obtention d’hypothétiques réparations financières. Sans renoncer à la mémoire ni à la reconnaissance des injustices passées, ils devront probablement concentrer leurs efforts sur le renforcement de leur souveraineté économique, la diversification de leurs économies, l’investissement dans l’éducation, la recherche, l’innovation, les infrastructures et l’intégration régionale. Les demandes de réparations morales et mémorielles continueront sans doute de progresser, mais les réparations financières de grande ampleur apparaissent, dans le contexte international actuel, de moins en moins probables.
L’histoire montre que la justice ne se confond pas toujours avec le rapport de force. Les demandes de réparations continueront certainement de gagner en légitimité sur le plan moral à mesure que les travaux historiques progresseront et que les sociétés prendront davantage conscience des conséquences durables de l’esclavage et de la colonisation.
Mais, la nouvelle géopolitique mondiale, dominée par la compétition entre grandes puissances, les impératifs de sécurité, le ralentissement économique et la contraction sans précédent de l’aide publique au développement, rend leur concrétisation financière particulièrement improbable à terme.
Le défi des anciennes colonies sera donc de poursuivre ce combat pour la reconnaissance historique tout en construisant simultanément les conditions de leur propre souveraineté politique et surtout de développement économique, afin que la quête légitime de justice ne se transforme pas en vaine attente, et sans aucun horizon possible en l’état des rapports de forces actuels entre le Nord occidental et le Sud global.
*Economiste et juriste
























