Comment une jeune Haïtienne a surmonté les défis de ses études en Russie

Esperanta Toussaint, 24 ans, vient de terminer sa licence en relations internationales à l’Université d’État de Belgorod, en Russie.

Partie en 2021 en pleine pandémie de COVID-19, la jeune Haïtienne referme aujourd’hui un chapitre de cinq années marqué par l’ apprentissage d’une langue difficile, l’adaptation à un climat difficile et la construction d’un réseau d’amitiés internationales, loin de toute communauté haïtienne établie. 

C’est dès l’enfance, au Centre de développement de Mariani HA 829, que germe chez Esperanta Toussaint le goût pour l’histoire et les relations internationales. Pour avoir été systématiquement la représentante de la série histoire, géographie et langue lors de concours de génie, la jeune dame se découvre alors une passion pour l’histoire du monde et les grandes civilisations. « Sa destinée singulière, entre l’Orient et l’Occident, ses tsars, sa révolution et son rôle de superpuissance m’intriguaient déjà sur le papier », confie-t-elle à propos de la Russie, destination qui la fascine bien avant qu’une opportunité concrète ne se présente. « Cette opportunité prendra la forme d’un appel radiophonique lancé par une ancienne boursière, Natacha Luxe, qu’Esperanta Toussaint tient à saluer pour avoir ouvert cette porte à de nombreux jeunes Haïtiens », raconte-t-elle au journal.

« L’admission, obtenue via la plateforme officielle Education in Russia, a nécessité toute une série de démarches. Traduction assermentée des diplômes, légalisation par apostille auprès du ministère haïtien des Affaires Étrangères, dossier médical complet et entretien de motivation. La complexité de ce parcours est accentuée par l’absence de relations diplomatiques officielles entre Haïti et la Russie. Sans ambassade russe en Haïti, la demande de visa a dû être effectuée à l’ambassade russe à Cuba. Sur place, c’est l’université elle-même qui assure le rôle de garant légal, gérant l’enregistrement migratoire et les prolongations de visa de l’étudiante », a expliqué Esperanta Toussaint

« Le cursus de licence dure quatre ans, mais avec l’année préparatoire de russe obligatoire pour les étudiants étrangers, cela fait environ cinq ans que je suis plongée dans ce système académique exigeant », a-t-elle révélé, soulignant que son mémoire de fin de cycle portait sur la dynamique géopolitique entre les puissances eurasiatiques et les petits États insulaires.

Le choc du froid et de la solitude

L’adaptation aux premiers mois en Russie n’a pas été sans difficulté. Le climat, en particulier, a constitué une première épreuve. « Quand novembre pointe le nez avec ses journées de 6 heures de lumière et des températures qui descendent à -15°C, c’est un véritable coup de massue », raconte-t-elle.  

À cela s’ajoute la découverte de codes sociaux différents, notamment la réserve caractéristique des inconnus dans les lieux publics. « Ce qui m’a le plus surprise, c’est le fameux visage russe, dans le métro, personne ne sourit. J’ai cru qu’ils étaient fâchés ou méfiants, alors qu’en fait, c’est juste une norme sociale , on ne sourit pas aux inconnus. L’adaptation a pris environ deux à trois mois. J’ai appris à m’habiller en oignon (multi-couches) et à boire du thé brûlant à longueur de journée pour me réchauffer le corps et l’âme », explique la jeune haïtienne.

L’apprentissage du russe, langue dont elle ne possédait aucune notion à son arrivée, a représenté un défi de taille. « Je n’avais strictement aucune notion de russe. J’ai d’abord fait une année préparatoire intensive où l’on ne parlait que russe toute la journée, du matin au soir. Les six premiers mois ont été un cauchemar : l’alphabet cyrillique, les six déclinaisons, les verbes de mouvement… c’était un vrai défi. Mais à force de travail acharné, au bout d’un an, je tenais des conversations basiques. Pour suivre des cours de Relations Internationales et d’histoire politique avec des concepts abstraits, il m’a fallu bien deux bonnes années. Aujourd’hui, après cinq ans sur place, je suis tout à fait à l’aise à l’oral, même si l’écrit académique reste perfectible »,explique-t-elle au journal.

 Sur le plan de la gastronomie également c’est un défi. « La cuisine haïtienne est épicée, pleine de saveurs, avec du riz, du pikliz, des légumineuses et du poulet bien mariné. En Russie, on mange beaucoup de betteraves (la fameuse salade vinaigrette), du chou, de la crème sure (smetana) et du sarrasin (grechka). Au début, je trouvais ça fade et je me demandais comment ils pouvaient manger ça tous les jours. Très vite, j’ai appris à cuisiner moi-même. Je préparais mon riz collé et mon pikliz maison avec des ingrédients locaux (en remplaçant le scotch bonnet par du piment russe) », a confié Esperanta Toussaint 

Une communauté haïtienne quasi inexistante

Parmi les épreuves les plus difficiles de ce séjour figure l’isolement communautaire. En cinq ans passés à Belgorod, Esperanta Toussaint affirme n’avoir croisé qu’une poignée de compatriotes haïtiens. Pour combler ce vide, elle s’est tournée vers d’autres étudiants internationaux, tissant des liens avec des ressortissants ivoiriens, camerounais, congolais, équatoriens, colombiens, cubains et russes.

Un message pour la jeunesse haïtienne

Au terme de ce parcours, la jeune diplômée adresse un message aux jeunes Haïtiens envisageant des études à l’étranger. Elle les invite à cultiver leur curiosité intellectuelle et à saisir les opportunités, même lorsqu’elles se présentent de manière inattendue, rappelant que la sienne lui est parvenue « dans la voiture de mon papa, via une simple radio ». Elle encourage également une préparation rigoureuse, tant sur le plan académique qu’administratif, pour affronter les obstacles propres à un pays sans représentation diplomatique en Haïti.

Esperanta Toussaint conclut en insistant sur l’importance de ne jamais oublier ses origines : « En Haïti, on est des survivants, des créatifs, des débrouillards. Cette résilience, aucun diplôme russe ne vous l’apprendra, vous l’avez déjà en vous. » Son parcours, de la salle de classe du Centre de Mariani aux amphithéâtres de Belgorod, se veut désormais un exemple pour la jeunesse haïtienne, qu’elle invite à ne pas craindre l’inconnu.

Source : Le Nouvelliste

Lien : https://lenouvelliste.com/article/269718/comment-une-jeune-haitienne-a-surmonte-les-defis-de-ses-etudes-en-russie

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