PAR JEAN-MARIE NOL*
La Guadeloupe et la Martinique pourraient être confrontées dans les toutes prochaines années à une combinaison économique, financière, et technologique particulièrement dangereuse : la vie chère, le ralentissement de l’activité et l’accélération de la robotisation.
Jusqu’ici, les débats ont surtout porté en Guadeloupe et Martinique sur le pouvoir d’achat et le prix des produits. Mais le problème pourrait bientôt changer de nature : après avoir attaqué le portefeuille des ménages, la crise risque d’atteindre directement l’emploi.
La véritable menace qui se profile pour la Guadeloupe et la Martinique n’est peut-être pas seulement celle de la vie chère, du ralentissement économique ou de la crise des finances publiques françaises. Elle réside dans la conjugaison de ces phénomènes avec une transformation silencieuse du travail : l’automatisation accélérée des services et des commerces. Lorsque les entreprises voient leurs charges augmenter, que le pouvoir d’achat des ménages s’érode et que la consommation ralentit, la réduction des coûts devient une priorité. Et dans cette équation, le salarié peut progressivement être remplacé par la machine.
La situation française donne déjà le signal d’alarme.
Le contexte français est très préoccupant. Une croissance quasiment à l’arrêt, un déficit public proche de 5 % du PIB, une dette qui dépasse désormais 3 550 milliards d’euros et des taux d’emprunt élevés réduisent progressivement les capacités de soutien de l’État. Or les économies antillaises sont particulièrement sensibles aux décisions budgétaires françaises. Lorsque la dépense publique ralentit, lorsque les transferts publics sont davantage contrôlés et lorsque la consommation des ménages s’essouffle, c’est tout le modèle économique local actuel qui peut entrer sous pression.
Si cette contrainte financière débouche sur une politique durable de réduction des dépenses et de soutien moins important à la demande, les territoires ultramarins ne pourront pas rester à l’écart. Leur économie, fortement dépendante des transferts publics, de la consommation et des importations, est particulièrement exposée à ce retournement. Mais cette fois, une nouvelle variable s’ajoute : l’automatisation. Et le prochain choc pourrait être différent des précédents. Il ne prendra pas nécessairement la forme spectaculaire d’une fermeture massive d’entreprises.
Il pourrait se manifester par une succession de petites suppressions de postes : moins de caissiers, moins d’agents d’accueil, moins d’employés administratifs, davantage de bornes automatiques, de commandes numériques, de logiciels et bientôt d’outils d’intelligence artificielle. La robotisation ne supprime pas toujours brutalement un métier ; elle commence souvent par supprimer une partie des tâches, puis finit par réduire le nombre de salariés nécessaires.
Les grandes surfaces offrent déjà un aperçu de cette mutation avec la multiplication des caisses automatiques. Derrière le discours sur la modernité et le gain de temps se cache une réalité économique simple : une partie du travail autrefois réalisé par un salarié est transférée vers le client et vers la machine. L’entreprise réduit ainsi ses besoins en main-d’œuvre.
Dans les grandes surfaces, les caisses automatiques ne sont plus une curiosité technologique. Elles illustrent une transformation beaucoup plus profonde : certaines tâches autrefois réalisées par des salariés sont désormais transférées à des machines et, parfois, directement au consommateur. L’entreprise ne remplace pas nécessairement immédiatement tous ses salariés ; elle réduit progressivement le nombre de personnes nécessaires pour assurer le même niveau d’activité.
Demain, cette logique pourrait s’étendre bien au-delà des caisses. Banques, assurances, télécommunications, administrations, hôtels, restaurants, commerces et services administratifs sont tous susceptibles de voir disparaître une partie des tâches répétitives grâce aux logiciels, aux bornes, aux algorithmes et à l’intelligence artificielle.
Le véritable danger n’est donc pas le robot spectaculaire que l’on imagine dans les usines de l’Hexagone et d’ailleurs. C’est la multiplication de milliers de petites automatisations qui rendent progressivement certains emplois moins indispensables.
Et c’est précisément là que la situation antillaise devient préoccupante. Dans des économies où le commerce, les services et la consommation occupent une place centrale, la robotisation pourrait intervenir non pas pour accompagner une forte expansion productive, mais pour compenser la faiblesse des marges et la hausse des coûts. La machine risque alors de devenir un outil de survie économique avant de devenir un outil de croissance.
Le cercle vicieux est facile à comprendre : la vie chère réduit le pouvoir d’achat ; la consommation ralentit ; les entreprises cherchent à réduire leurs coûts ; elles automatisent certaines fonctions ; des emplois disparaissent ; les revenus distribués diminuent ; la consommation ralentit davantage. Ainsi pourrait se constituer un nouveau mécanisme de fragilisation de l’économie antillaise.
Il serait cependant erroné de condamner la robotisation, d’autant qu’un retour en arrière s’avère être une chimère . La technologie n’est pas, en elle-même, responsable de tout le chômage. Tout dépend du modèle économique dans lequel elle s’insère. Une économie qui produit, innove, exporte et investit peut utiliser l’intelligence artificielle pour augmenter sa productivité et créer de nouveaux métiers. Une économie principalement tournée vers la consommation et la distribution risque davantage de l’utiliser pour réduire ses effectifs.
C’est pourquoi le véritable débat sur l’avenir de la Guadeloupe et de la Martinique doit désormais dépasser la seule question de la vie chère et du chômage structurel des jeunes . Il faut commencer à réfléchir à l’après-emploi traditionnel. Quels métiers seront encore nécessaires ? Quels secteurs industriels peuvent émerger ?
Comment transformer l’intelligence artificielle en outil de production plutôt qu’en simple instrument de réduction des coûts ? Comment former une nouvelle génération de travailleurs capables de travailler avec les machines plutôt que de leur être substitués ?
Le danger serait de découvrir cette mutation lorsque les suppressions d’emplois auront déjà commencé. Car la robotisation ne préviendra pas. Elle avancera silencieusement, entreprise après entreprise, caisse après caisse, écran après écran.
Le véritable enjeu pour les Antilles n’est donc pas de savoir si elles pourront empêcher la machine de remplacer l’homme. Elles ne le pourront probablement pas. L’enjeu est de savoir si elles seront capables de créer suffisamment de nouvelles activités pour que les emplois détruits par l’automatisation soient remplacés par des emplois plus qualifiés, plus productifs et mieux rémunérés.
La prochaine crise antillaise pourrait ainsi être moins visible que celle de la vie chère, mais beaucoup plus profonde et violente : une crise du modèle économique et du travail. Et si Guadeloupe et Martinique ne préparent pas dès maintenant cette révolution productive, elles risquent de subir simultanément la hausse des prix, la stagnation économique , la crise budgétaire et la destruction progressive d’une partie des emplois de services.C’est cette « robotisation invisible » qui pourrait constituer le véritable bouleversement du marché du travail antillais. Dans ce scénario que nous avons généré à l’aide d’une vision prospective , la robotisation ne serait pas le moteur d’une nouvelle croissance, mais une réponse défensive à la perte de compétitivité.
Le paradoxe serait alors redoutable : les consommateurs subissent la vie chère, les entreprises cherchent à préserver leurs marges, les ménages réduisent leur consommation et les entreprises accélèrent l’automatisation pour diminuer leurs charges. Moins de revenus distribués signifie moins de consommation ; moins de consommation signifie davantage de pression sur les entreprises ; et cette pression peut conduire à davantage d’automatisation. Un cercle vicieux pourrait ainsi se mettre en place.
Le véritable compte à rebours de l’économie antillaise pourrait bien avoir commencé. Alors de fait, le véritable débat sur l’avenir de l’emploi en Guadeloupe et en Martinique doit donc commencer maintenant. Car le prochain cycle économique pourrait être celui où la crise économique et financière, la vie chère et la révolution technologique se rencontreront. Et lorsque trois forces convergent — réduction des dépenses, pression sur les marges et automatisation — le marché du travail peut se transformer beaucoup plus rapidement qu’on ne l’imagine.
Les Antilles doivent donc se préparer à une mutation du travail qui ne sera pas seulement numérique, mais économique et sociale. La question essentielle ne sera bientôt plus : « Combien d’emplois pouvons-nous préserver ? » Elle sera : « Quels nouveaux emplois voulons-nous créer dans une économie où la machine réalise une part croissante du travail ? » C’est probablement là que se jouera une partie décisive de l’avenir politique et économique de la Guadeloupe et de la Martinique.
*Economiste et juriste

























