Haïti. Face au prochain grand séisme: le coût que l’on peut déjà mesurer

On ne peut pas prédire le prochain grand tremblement de terre en Haïti.

On ne peut pas prédire le prochain grand tremblement de terre en Haïti. Ni sa date, ni son épicentre, ni sa magnitude ne peuvent être annoncés à l’avance avec fiabilité. En revanche, on peut déjà encadrer son coût économique, comparer ce coût aux moyens du pays et surtout mesurer ce qui serait disponible pour financer les premières semaines de reconstruction.

C’est la question de cet article. Dans les sources publiques réunies ici, je n’ai pas trouvé de chiffre unique reliant, pour 2026, les pertes possibles, la capacité financière de l’État et les financements réellement préarrangés. L’objectif n’est donc pas de prétendre connaître la facture du prochain séisme à la virgule près. Il est plus modeste : mettre les données existantes sur une même échelle et répondre à trois questions simples. Combien pourrions-nous perdre ? Quelle part de cette perte pourrait revenir à l’État ? Et combien d’argent serait déjà mobilisable avant même l’arrivée de l’aide extérieure ?

Du séisme au risque économique

Pour comprendre le problème, il faut distinguer le phénomène naturel du risque économique qu’il crée. Une représentation simple repose sur quatre éléments : l’aléa, l’exposition, la vulnérabilité et la capacité d’absorption.

L’aléa est la probabilité qu’un mouvement du sol d’une certaine intensité survienne. L’exposition désigne ce qui se trouve sur place : logements, écoles, entreprises, routes, ports, dépôts bancaires ou créances. La vulnérabilité indique la part de ces actifs qui pourrait être détruite. Enfin, la capacité d’absorption regroupe les moyens financiers et institutionnels permettant d’encaisser le choc et de redémarrer.

Cette distinction est importante parce qu’un gouvernement ne contrôle pas la faille géologique. Il peut en revanche agir sur les trois autres dimensions : limiter l’exposition par l’aménagement du territoire, réduire la vulnérabilité par des normes de construction effectivement appliquées et préparer à l’avance les instruments financiers qui permettront de payer les premières dépenses.

Pour passer de ces notions à un ordre de grandeur financier, regardons l’étude de la Banque mondiale. Son  y Disaster Risk Profile de 2017, repris en 2019 dans le projet Strengthening Disaster Risk Management and Climate Resilience, estime les pertes possibles selon plusieurs niveaux de rareté. Pour représenter un choc extrême, il utilise notamment une « période de retour de 250 ans ».

D’où vient le repère des « 250 ans » ?

Le nombre 250 ne vient pas du temps écoulé entre deux séismes haïtiens. Il vient du modèle de risque. Celui-ci combine de nombreux séismes plausibles, l’intensité des secousses qu’ils produiraient, les actifs exposés et leur vulnérabilité. Il obtient ainsi une gamme de pertes, des plus fréquentes aux plus exceptionnelles.

Ces pertes sont classées selon leur probabilité d’être dépassées en une année. Le repère « 250 ans » correspond à une probabilité annuelle de 1 sur 250, soit 0,4 %. C’est de là que vient le nombre : 1 / 0,004 = 250. La Banque mondiale précise que ce seuil sert à représenter un événement extrême.

Cela ne veut donc pas dire qu’un tel séisme arrive exactement tous les 250 ans, ni qu’Haïti a 250 ans devant elle. Avec une probabilité annuelle constante de 0,4 %, le risque cumulé atteint environ 11,3 % sur trente ans et 18,2 % sur cinquante ans. Rare ne signifie donc pas négligeable à l’échelle d’un bâtiment ou d’un prêt immobilier.

                                    Graphique 1  ·  Probabilité cumulée d’occurrence selon l’horizon, sous l’hypothèse d’une probabilité annuelle constante. Calculs de l’auteur.

C’est ce repère que le Haiti Country Disaster Risk Profile utilise pour chiffrer le risque sismique extrême. Le résultat repris par la Banque mondiale en 2019 est une perte maximale potentielle de 2,41 milliards de dollars, soit 27,5 % du PIB de 2016. Il ne s’agit ni du coût annoncé d’un futur séisme, ni d’un séisme de magnitude précise : c’est un niveau de perte modélisé associé à ce seuil de rareté. La source de 2019 renvoie explicitement au Haiti Country Disaster Risk Profile de la Banque mondiale de 2017.

Le point de référence est donc bien 2016. Dans la suite de cet article, appliquer le ratio de 27,5 % au PIB de 2026 sert uniquement à construire un stress comparable en taille. Cela ne met pas à jour le modèle sismique de la Banque mondiale et ne transforme pas 10,77 milliards de dollars en prévision.

Deux risques, deux logiques financières

Haïti doit gérer deux profils très différents. Les cyclones et les inondations reviennent fréquemment et érodent le capital par petites et moyennes pertes répétées. Les grands séismes sont beaucoup plus rares, mais leur coût peut devenir systémique. Cette différence explique pourquoi on ne les finance pas de la même manière.

Le diagnostic Banque mondiale-MEF de 2014 estimait la perte annuelle moyenne à 118 millions de dollars pour les ouragans et à 26 millions pour les séismes. Ces montants sont annualisés : ils lissent sur une longue période des événements de fréquence et de gravité différentes. Ils ne doivent pas être confondus avec les 2,41 milliards de dollars du profil de risque de 2017, qui décrivent une perte extrême associée au repère des 250 ans. Les deux estimations proviennent d’exercices de modélisation différents et ne forment pas une même série statistique. Elles répondent à deux questions distinctes : combien le risque coûte en moyenne dans le temps, et jusqu’où peut monter un choc rare. Sur la période 1961-2012, le séisme de 2010 a concentré à lui seul 93 % des dommages recensés et 91 % des décès.

Le tableau suivant résume la différence qui compte pour la politique financière : les pertes fréquentes peuvent être partiellement absorbées par des réserves budgétaires ; les pertes extrêmes exigent des mécanismes capables de transférer une partie du risque avant la catastrophe.

Entre avril et juillet 2026, l’Unité technique de sismologie du Bureau des Mines et de l’Énergie a détecté 136 séismes, dont 118 de magnitude inférieure ou égale à 3. Cette activité, qualifiée de faible à modérée, ne permet pas d’annoncer l’imminence d’un grand événement. Elle rappelle simplement que le risque sismique fait partie de l’environnement permanent du pays.

La question utile devient alors très concrète : si un choc majeur survenait dans l’économie haïtienne d’aujourd’hui, quel ordre de grandeur financier faudrait-il avoir en tête ?

Combien coûterait un grand séisme aujourd’hui ?

Il n’existe pas un seul chiffre valable pour toutes les questions. Trois méthodes peuvent être utilisées, mais elles ne mesurent pas la même chose. Les confondre donne l’illusion d’une précision que les données ne permettent pas.

Première lecture : actualiser la facture de 2010. Les dommages et pertes avaient été évalués à environ 7,8 milliards de dollars. En corrigeant uniquement l’inflation américaine entre 2010 et 2026, on obtient environ 11,95 milliards de dollars. Ce calcul ne tient compte ni des nouveaux bâtiments, ni des déplacements de population, ni de la transformation de l’économie. C’est un équivalent monétaire, pas une estimation physique de ce qui serait détruit aujourd’hui.

Deuxième lecture : utiliser le repère de la Banque mondiale sur le séisme de période de retour de 250 ans. Le chiffre publié est une perte maximale potentielle de 2,41 milliards de dollars, soit 27,5 % du PIB de 2016. Si l’on applique mécaniquement ce même ratio au PIB nominal 2026 projeté par le FMI, on obtient 10,77 milliards de dollars. Cette transposition sert uniquement de stress budgétaire comparable en taille : elle ne met pas à jour le modèle sismique et ne constitue pas une estimation de ce qui serait physiquement détruit en 2026.

Troisième lecture : raisonner par rapport à l’ampleur macroéconomique effectivement observée en 2010. Le diagnostic de 2014 situe les dommages et pertes du séisme autour de 117 % du PIB de l’époque. À titre de stress, un choc équivalent à 100 % ou 120 % du PIB 2026 représenterait environ 39 à 47 milliards de dollars. Mais les 117 % de 2010 et les 27,5 % du modèle probabiliste ne sont pas directement comparables : le premier chiffre est une évaluation ex post des dommages et pertes d’un événement réel ; le second est une perte modélisée ex ante associée à un niveau de probabilité. Ils sont utilisés ici comme repères d’échelle, non comme résultats d’une même méthode.

Ces approches donnent donc des montants très différents parce qu’elles répondent à des questions différentes. C’est précisément pourquoi la prudence s’impose. Le seul chiffre robuste à ce stade n’est pas « le coût du prochain séisme », mais l’échelle de la vulnérabilité financière qu’un choc majeur ferait apparaître.

Pour le voir, comparons ces pertes aux moyens ordinaires de l’État. Le FMI projette les recettes domestiques de 2026 à 4,3 % du PIB, soit environ 1,68 milliard de dollars. On peut alors convertir chaque scénario en nombre d’années de recettes domestiques.

Un choc de 25 % du PIB représente environ 5,8 années de recettes domestiques ; le stress équivalent à 27,5 % du PIB, 6,4 années ; un choc égal à 100 % du PIB, plus de 23 années. Ces comparaisons n’indiquent pas la durée réelle de reconstruction. Elles montrent simplement qu’un grand choc dépasserait très largement ce que les recettes courantes peuvent absorber seules.

Cette faiblesse fiscale est au coeur du problème. Elle signifie que la préparation ne peut pas reposer uniquement sur l’idée que le budget sera réalloué après le désastre. Une partie du financement doit être organisée avant le choc.

Les réserves internationales de la BRH, projetées autour de 3,4 milliards de dollars à fin 2026, ne constituent pas davantage un fonds d’assurance. Elles soutiennent la liquidité extérieure et la capacité à payer les importations. Or une reconstruction majeure augmente précisément les besoins en médicaments, carburant, acier, ciment et équipements importés.

La contrainte est donc double : après un grand séisme, il faut trouver des ressources budgétaires pour reconstruire tout en préservant les devises nécessaires au fonctionnement de l’économie. Cette tension explique pourquoi la question du financement doit être posée avant la catastrophe.

Le choc ne s’arrête pas aux immeubles

Une catastrophe économique ne se résume pas aux maisons, aux écoles ou aux routes qui s’effondrent. Le séisme de 2010 permet de voir très concrètement ce qui se passe après la première secousse. L’évaluation post-désastre (PDNA) séparait les dommages, c’est-à-dire la valeur des bâtiments, équipements et infrastructures détruits, des pertes, c’est-à-dire l’activité qui n’a plus lieu ensuite : production interrompue, chiffre d’affaires perdu, salaires qui disparaissent, coûts supplémentaires. Sur les 7,8 milliards de dollars d’effets estimés en 2010, environ 55 % relevaient des destructions matérielles et 45 % de ces pertes de flux. Autrement dit, près d’un dollar sur deux de la facture ne correspondait déjà plus à un mur à reconstruire.

La distinction est encore plus nette dans les secteurs productifs. La PDNA y estimait 302 millions de dollars de dommages physiques, mais 934 millions de pertes d’activité : les trois quarts de l’effet économique provenaient donc de ce qui n’avait plus été produit, vendu ou gagné après le séisme.

Le tableau raconte mieux que n’importe quelle formule la propagation du choc. Dans l’industrie, environ 75 millions de dollars d’actifs avaient été endommagés, mais les pertes d’activité atteignaient 268 millions, soit plus de trois fois ce montant. Dans le commerce, 149 millions de dommages matériels s’accompagnaient de 491 millions de pertes. Une entreprise peut donc rester debout et pourtant perdre plusieurs mois d’activité parce que ses fournisseurs ne livrent plus, que l’électricité manque, que les routes sont coupées ou que ses clients ont eux-mêmes perdu leur revenu.

La chaîne est assez simple. Une route ou un port inutilisable retarde les marchandises ; une entreprise réduit sa production ; des salariés travaillent moins ou perdent leur emploi ; les ménages consomment moins ; les recettes fiscales diminuent au moment même où l’État doit financer les secours. Après le séisme de 2010, la Banque mondiale estimait ainsi que les recettes publiques projetées pour l’exercice 2009-2010 avaient chuté d’environ 20 %, sous l’effet combiné de la contraction de l’activité et des dommages subis par l’administration fiscale. Le choc physique s’était donc déjà transformé en choc budgétaire.

La reconstruction ajoute une dernière tension : elle accroît les besoins en carburant, acier, ciment, médicaments et équipements importés précisément lorsque l’économie et les finances publiques sont affaiblies. Il n’est pas nécessaire d’attribuer à cette propagation un multiplicateur artificiellement précis pour en comprendre le sens : les décombres ne sont que la première ligne de la facture. La suivante touche les revenus, l’État et, enfin, le crédit. C’est ce dernier canal qui rend la concentration bancaire dans l’Ouest particulièrement importante.

Le risque bancaire : une concentration difficile à ignorer

Le système financier ajoute une autre dimension au problème. La diversification protège un portefeuille de crédit lorsque les difficultés des emprunteurs ne surviennent pas toutes au même endroit et au même moment. Un séisme majeur dans la région métropolitaine crée au contraire un choc commun : locaux détruits, garanties immobilières endommagées, activité interrompue et revenus des ménages affectés simultanément.

La question n’est donc pas seulement le nombre de prêts accordés, mais leur concentration géographique.

Au 31 mars 2026, le Bureau d’information sur le crédit recensait environ 239,30 milliards de gourdes d’encours, dont 75,81 % dans le département de l’Ouest. Cette seule proportion suffit à montrer que le risque territorial est fortement concentré.

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