L’article « Ces enseignants qui ne savent ni lire ni écrire », qui reprend le témoignage du recteur de l’Université publique de la Grand’Anse à Jérémie (UPGA), Jean Rony Medy, en a surpris plus d’un.
Le recteur a révélé dans cet article, publié dans l’édition du 27 août 2026 du Nouvelliste, qu’il avait constaté, qu’en 2021, près de 90 % des 300 enseignants ayant participé à une formation dans le département de la Grand’Anse ne savaient « ni lire ni écrire ».
Le plus important n’est pourtant pas la partie choquante de ses propos, mais son avertissement : « Aussi longtemps qu’on ne donne pas priorité à l’éducation, aussi longtemps qu’on laisse les députés et sénateurs nommer des militants dans les salles de classe, la situation ne sera pas différente », a-t-il souligné.
Alors que l’on envisage l’organisation d’élections, qui se tiendront un jour ou l’autre, une nouvelle génération de responsables va émerger. Eux aussi auront des protégés, des parents ou des partisans à nommer. Et la catastrophe – la malformation massive – se perpétuera.
Le ministère de l’Éducation nationale est le plus grand employeur de l’État haïtien. De nouveaux « professeurs » y seront nommés, comme c’est le cas chaque fois que la politique s’invite dans l’enseignement en Haïti.
Le drame n’est pas dans le principe des nominations, mais dans l’incompétence d’un grand nombre de ces « heureux élus ».
Dans son témoignage cité plus haut, Jean Rony Medy a indiqué avoir réalisé une enquête auprès de 282 établissements scolaires et de près de 5 000 enseignants. Il a précisé que les résultats obtenus étaient alarmants.
« Sur les 300 enseignants qui ont accepté de fournir leur profil académique, une bonne partie n’avait pas de formation initiale dans les métiers de l’éducation », a-t-il déclaré.
Ces personnes n’auraient jamais dû se retrouver devant des élèves. Elles enseignent pourtant dans des écoles publiques du pays. Et même si le secteur privé est réputé recruter les meilleurs professeurs, il n’est pas établi que tous soient suffisamment outillés pour transmettre connaissances et savoirs.
Cette situation n’est pas nouvelle. Cela fait des décennies que le pays ne met en œuvre aucune politique ni quantitative ni qualitative, capable d’adapter l’offre éducative à la demande. Encore moins un processus pour évaluer la main-d’œuvre qui prodigue le pain de l’instruction dans son système éducatif.
Combien de professeurs sont formés en Haïti chaque année ? Combien d’enfants, dans chaque classe d’âge, ont besoin d’être scolarisés ? Qui tient les comptes et planifie en conséquence ? Ces questions restent sans réponse.
Depuis 1804, aller à l’école a longtemps été réservé à une petite élite, dans la capitale comme en province. Puis, au début des années 70 du XXe siècle, la scolarisation est devenue une aspiration pressante, un droit à conquérir, une obligation à remplir.
Pour surfer sur la demande, les commerçants du savoir ont inventé et multiplié les écoles « bòlèt » du préscolaire à l’université, pendant que des cadres de l’administration publique mettaient en place des mécanismes pour gonfler les budgets et siphonner les ressources.
Former des enseignants en nombre suffisant ne fait pas partie de l’équation. Et c’est tant mieux pour nos hommes politiques qui peuvent ainsi continuer à caser leurs partisans.
Le drame de l’éducation en Haïti a plusieurs facettes, la faiblesse de l’offre enseignante n’en est malheureusement qu’une parmi d’autres.
Haïti perpétue, année après année, la malformation massive de ses enfants. Elle conduit à l’échec scolaire et prive des générations entières des compétences indispensables à l’apprentissage de nombreux métiers.
Nos enfants sortent des mains des mauvais professeurs, incapables d’intégrer le tissu productif, de participer à la création de richesse et de contribuer à la compétitivité du pays.
Cette malformation massive, parfaitement connue et pourtant tolérée, ne fait pas qu’exacerber les inégalités de chances et les tensions sociales, elle condamne une partie de la jeunesse à l’exclusion et le pays à l’immobilisme.
La malformation massive est une arme de destruction de l’avenir.
Source : Le Nouvelliste (Frantz Duval)
Lien : https://lenouvelliste.com/article/271385/haiti-au-pays-de-la-malformation-massive


























