Mgr Pierre André Dumas, évêque du diocèse d’Anse-à-Veau et Miragoane, écrit au Premier ministre d’Haïti, Alix Didier Fils-Aimé, pour lui dire que c’en est assez des massacres, des viols, dont la population haïtienne est victime depuis trop longtemps. Il demande de prier pour les personnes massacrées à Kenscoff.
« Monsieur le Premier Ministre,
Il arrive un moment dans l’histoire d’une nation où se taire devient moralement impossible.
Ce moment est arrivé.
Nous ne pouvons plus nous contenter de communiqués après les massacres.
Nous ne pouvons plus condamner après que les citoyens ont été assassinés.
Nous ne pouvons plus promettre des renforts après que les maisons ont brûlé.
Nous ne pouvons plus compter les morts pendant que les groupes armés comptent les territoires qu’ils conquièrent.
La sécurité de la population n’est pas une faveur que l’État accorde : elle est l’une de ses obligations premières.
Un État existe d’abord pour protéger la vie.
Un Gouvernement gouverne d’abord pour protéger son peuple. »
Le courrier :
Mgr Dumas donne aussi une prière pour les morts de Kenscoff et Haïti :
PRIÈRE POUR LES VICTIMES DE KENSCOFF ET POUR HAÏTI
En cet instant de douleur, Seigneur,
nos lèvres semblent fermées par une énorme pierre,
semblable à celle qui fermait le tombeau de ton Fils.
Kenscoff a saigné.
Kenscoff a brûlé.
Kenscoff pleure ses enfants.
Des vies innocentes ont été fauchées,
des familles décimées, des maisons incendiées,
des enfants terrorisés, tout un peuple blessé.
Et du fond de notre détresse monte vers Toi notre cri :
De profundis clamavi ad te, Domine !
Des profondeurs, je crie vers Toi, Seigneur !
Seigneur, écoute-nous !
Vers qui pourrions-nous porter notre plainte, sinon vers Toi,
ô Dieu de la vie et de la mort ?
Nous avons prié pour que cesse la violence.
Nous avons prié pour que les armes se taisent.
Nous avons prié pour que nos enfants puissent vivre.
Et pourtant, Seigneur, ils sont morts.
Pourquoi encore tant de sang innocent ?
Pourquoi Haïti doit-elle sans cesse ensevelir ses enfants ?
Nous ne comprenons pas.
Mais au cœur même de notre foi blessée,
nous croyons que Tu n’as abandonné aucune de ces victimes.
Car ton Fils nous l’a promis :
« Je suis la Résurrection et la Vie. »
La mort n’aura donc pas le dernier mot.
Les armes n’auront pas le dernier mot.
Les gangs n’auront pas le dernier mot.
La vie aura le dernier mot.
L’amour aura le dernier mot.
Dieu aura le dernier mot !
Seigneur, écoute-nous !
Père de miséricorde,
reçois chacune des victimes de Kenscoff.
Elles ne sont pas pour Toi des chiffres :
elles ont un nom, un visage, une histoire, une famille.
Essuie toute larme de leurs yeux
et accueille-les dans ta lumière.
Console les familles endeuillées.
Guéris les blessés.
Protège les déplacés.
Rassure les enfants qui tremblent encore.
Seigneur, écoute-nous !
Donne-nous la grâce de pardonner,
mais que jamais notre pardon ne devienne complicité avec l’injustice.
Pardonner n’est pas oublier.
Pardonner n’est pas renoncer à la vérité.
Pardonner n’est pas laisser les criminels continuer à tuer.
Donne-nous un pardon qui libère les cœurs
et une justice qui protège les innocents.
Réveille, Seigneur, la conscience de ceux qui gouvernent.
Rappelle-leur que l’autorité n’est pas un privilège,
mais une responsabilité devant le peuple,
devant l’Histoire
et devant Toi.
Donne à ceux qui dirigent le pays
la sagesse de prévoir,
le courage de décider
et la force d’agir.
Car protéger la vie n’est pas une faveur faite au peuple :
c’est le premier devoir de l’État.
Seigneur, écoute-nous !
Et maintenant, Seigneur,
nous Te confions notre chère Haïti.
Cette terre qui a brisé les chaînes de l’esclavage
ne peut pas devenir prisonnière de la peur et de la mort.
Nous ne voulons plus compter nos morts.
Nous voulons protéger nos vivants !
Alors notre prière devient aujourd’hui un cri :
ASSEZ DE SANG !
ASSEZ DE MASSACRES !
ASSEZ D’ENFANTS ORPHELINS !
ASSEZ DE FAMILLES DÉTRUITES !
ASSEZ DE PEUR !
ASSEZ DE SILENCE !
Désarme les mains qui tuent.
Convertis les cœurs endurcis.
Réveille les consciences.
Relève ceux qui sont tombés.
Console ceux qui pleurent.
Protège ceux qui vivent encore.
Et que Kenscoff ne soit pas simplement
le nom d’un massacre de plus,
mais le cri qui réveille Haïti :
PLUS JAMAIS ÇA !
Lorsque toutes les portes semblent fermées, Seigneur,
rappelle-nous que la pierre du tombeau
n’a pas été le dernier mot de l’Histoire.
La pierre a été roulée.
Le tombeau s’est ouvert.
Le Christ est ressuscité !
C’est pourquoi, même aujourd’hui,
nous osons encore croire,
nous osons encore espérer,
nous osons encore proclamer :
HAÏTI NE MOURRA PAS !
Notre-Dame du Perpétuel Secours,
Patronne d’Haïti, protège ton peuple.
Notre-Dame des Douleurs,
toi qui es restée debout au pied de la Croix,
reste debout auprès des familles de Kenscoff.
Que Dieu console Kenscoff !
Que Dieu protège notre peuple !
Que Dieu sauve Haïti !
Seigneur, écoute-nous !
Amen.

























