Haïti. Des dizaines de morts dans une nouvelle tuerie des gangs à Kenscoff

23 août 2026. Autour de 9 heures p.m., des bandits armés ont donné l’assaut. Le centre-ville de Kenscoff et sa périphérie, épiés via drone depuis plusieurs jours, est l’objectif. Il n’y a aucun doute, ils ont gagné du terrain.

Les criminels ont ciblé, entre autres, l’église qui abritait des gens déplacés des quartiers précédemment attaqués. Toute la nuit, l’incandescence des projectiles a déchiré l’obscurité et les rafales ont contraint à la fuite des résidents de quartiers avoisinants.

Sur WhatsApp, Facebook, des SOS sont lancés. Au cœur de la nuit, l’on comprend vite l’échelle de cette attaque, audacieuse, massive et d’une rare violence. La première évidence saute aux yeux. Il y a une défaillance du dispositif de sécurité de la PNH, des FAD’H, du Task Force, de la FRG — en phase de déploiement — qui devrait contenir les gangs, en guerre ouverte avec Kenscoff, sa population depuis janvier 2025.

L’attente est insoutenable. Les heures durent une éternité dans l’enfer à ciel ouvert que devient cette commune juchée dans les hauteurs de Pétion-Ville, jadis lieu de villégiature ou les jours s’écoulaient dans la douceur d’un climat tempéré et le labeur des agriculteurs cultivant des produits maraîchers.

Le soleil s’est levé sur une ville ensanglantée. « C’était une nuit de terreur », a confié le maire de Kenscoff, Massillon Jean, à la matinale de Magik 9, lundi 24 août. « Les bandits ont perpétré un carnage », poursuit-il, évoquant les signalements d’endroits où des gens ont été abattus. Une église en ville qui abritait des déplacés a été attaquée. Il y a eu plusieurs tués. Des gens ont aussi été kidnappés et des véhicules incendiés, a poursuivi Massillon Jean qui n’avait pas de nouvelle d’un cousin affecté à sa sécurité.

Les gens parlent d’une quarantaine de personnes tuées, a dit le maire qui s’attelait, au moment de cet échange avec Magik 9, à procéder, avec les autorités judiciaires, au décompte. Le maire Massillon Jean qui, pour la première fois, avait l’air sonné face à l’ampleur de cet énième carnage, a révélé qu’il y a quinze jours, des drones de reconnaissance des bandits ont survolé la ville.

Fresque funèbre

Aux premières heures de la journée, les premières vidéos racontaient l’ampleur du massacre qui a fait plus de 40 morts. Sur une vidéo de 42 secondes, l’objectif balaie le sol sur lequel gît les cadavres de sept personnes, sept hommes. « Ce sont des gens de la zone », dit une voix off sur fond de cris de douleur d’une femme. « J’ai escaladé un mur et me suis réfugiée toute la nuit sur un arbre », explique une sexagénaire. « Jésus où es-tu? », hurle un homme rongé par la douleur, allongé sur le sol, le visage inondé de larmes. « Je gère un stress. Ils ont tué mon mari qui m’aidait avec mes cinq enfants. Ils ont aussi tué mon grand frère », explique sans une larme une autre femme, un bonnet sur la tête. En d’autres points, des épicentres de la douleur, une autre femme crie. « Ligotez moi, ligotez moi. Je n’ai plus de force. Ils ont tué Lovely…, », a-t-elle dit, poursuivant le décompte des tués au sein de sa famille.

La maison familiale de l’un des plus célèbre médecin haïtien, responsable des centres Gheskio, William Pape, a été la cible des bandits. L’agent de sécurité a été abattu. Le gardien qui filmait les ruines de la maison raconte avoir eu la vie sauve par miracle. Les bandits ont tué plusieurs chevaux à l’écurie du Dr Pape. Le ballet des véhicules des pompes funèbres, les larmes, le sang ont déclenché la colère de membres de la population. Ils ont réclamé le transfert du responsable du commissariat de Kenscoff.

Les mots d’un chef de police sur les talons

« Vous aurez la réponse », a dit Vladimir Paraison à un homme dans la foule de manifestants. « Nous n’avons jamais baissé les bras », a affirmé Paraison. « Il y a des policiers et du matériel. Les points que nous couvrons ont toujours des blindés et des policiers », a soutenu Vladimir Paraison, visiblement embarrassé par une question sur son bilan et la perpétration de massacres à répétition à Kenscoff.

Le Directeur général Paraison, critiqué ces dernières semaines à cause d’une poussée d’enlèvement à Delmas, est sur les talons. Il avait récemment effectué des changements au niveau du haut commandement, avant cet énième massacre à Kenscoff.

La fréquence des massacres, une indéniable indication

Il y a un mois et quelques jours, Kenscoff avait été attaqué. Selon un rapport des Nations unies, entre le 4 et le 9 juillet, le gang de Village de Dieu a mené une série d’attaques à Kenscoff et Pétion-Ville, causant la mort d’au moins 61 personnes, dont 14 enfants. Les victimes ont été tuées dans leurs maisons, en tentant de fuir ou sur les routes.

La communauté de Robin concentre la majorité des pertes, avait indiqué un rapport de l’ONU. En interview avec Magik 9, ce lundi 24 août, le maire de Kenscoff, Massillon Jean, se basant sur un rapport actualisé du Casec, a confié que le bilan final est de 105 tués.

Le BINUH, dans un rapport publié le 7 avril 2025, avait braqué ses projecteurs sur Kenscoff. « Depuis plus de deux mois, les zones rurales de Kenscoff et certains quartiers de Carrefour, deux communes de la zone métropolitaine de Port‑au‑Prince, subissent des attaques répétées de gangs criminels. Entre le 27 janvier et le 27 mars 2025, ces attaques ont entraîné de graves violations des droits humains.

Au moins 262 personnes ont été tuées (115 civils et 147 membres de gangs), et 66 autres blessées (59 civils et 7 membres de gangs).

Huit membres des forces de sécurité ont également été tués (4) ou blessés (4). Les membres des gangs ont fait preuve d’une brutalité extrême, cherchant à terroriser la population. Ils ont exécuté des hommes, des femmes et des enfants dans leurs maisons, et abattu d’autres personnes sur les routes et les sentiers alors qu’elles tentaient de fuir la violence — y compris un nourrisson.

« Des violences sexuelles ont également été commises contre au moins sept femmes et jeunes filles lors de la préparation et de l’exécution des attaques », pouvait-on lire dans ce rapport.

Tous les services d’intelligence étaient au courant du projet des bandits d’attaquer Kenscoff, « qu’il allait y avoir un problème », avait avoué le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, lors d’un point de presse à la direction générale de la PNH fin janvier 2025. Le PM Fils-Aimé avait, a travers cette question, indexé et fixé la responsabilité du chef de la police, Rameau Normil.

« Comment cela est-il arrivé alors que nous savions ? », s’était demandé le PM Fils-Aime, le chef du Conseil supérieur de la police nationale (CSPN), comme pour souligner, qu’en bout de bout de chaîne, qu’il appartenait à la police d’exploiter ces informations, de prendre des dispositions appropriées afin d’éviter ces attaques.

Le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé qui avait finalement choisi son chef de police, M Paraison, est face à ce bilan. Comme après le massacre de Wharf Jérémie en décembre 2025, la Primature a dégainé un autre communiqué intitulé « Kenscoff ne cédera pas ».  

« Le Gouvernement haïtien exprime sa profonde compassion aux familles endeuillées et à toutes les victimes de l’odieuse agression criminelle perpétrée à Kenscoff. Face à cette ignominie, le Gouvernement, sous l’autorité directe du Premier ministre, Son Excellence Monsieur Alix Didier Fils-Aimé, se tient aux côtés de chaque Haïtien éprouvé, dans la douleur et dans la dignité », peut-on lire dans ce communiqué, soulignant que « ce deuil est aussi un défi ».  

« Et à ce défi, le Gouvernement répond par la force de la loi et par l’exercice légitime de la force publique. Toutes les forces de sécurité sont placées en état d’alerte maximale. Des renforts sont déployés. Les ordres sont clairs : protéger, sécuriser, intervenir. L’autorité du Gouvernement sera rétablie, sans faiblesse et sans délai, sur l’ensemble du territoire de Kenscoff », selon ce communiqué.  

« Le message du Gouvernement est sans appel : aucun groupe armé ne prospérera en Haïti. Les criminels n’obtiendront ni trêve, ni refuge, ni impunité. Les forces de sécurité ont reçu pour mission de les poursuivre, de les neutraliser et de les mettre hors d’état de nuire », peut-on lire ce communiqué. 

« La population doit garder confiance. Le Gouvernement est debout. Il ne se retire pas, il ne transige pas, il ne recule pas. Kenscoff ne sera pas abandonnée. Haïti ne sera pas livrée aux bandits », a poursuivi ce communiqué qui intervient dans un contexte de toute puissance des gangs qui sont maîtres des initiatives alors que le gouvernement a investi beaucoup d’argent dans les forces de sécurité.

Dans le budget rectificatif 2025-2026, la PNH a un budget de 48 milliards de gourdes. Le contrat de l’Etat avec la compagnie militaire privée est de plusieurs dizaines de millions de dollars. Jusqu’ici, ni les blindés ni les millions n’ont pu aider à prévenir ce carnage… Et rien n’indique que ce carnage sera le dernier.

Source : Le Nouvelliste

Lien : https://lenouvelliste.com/article/271251/des-dizaines-de-morts-dans-une-nouvelle-tuerie-des-gangs-a-kenscoff#google_vignette

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