PAR CHARLY SAHAÏ
Rendre hommage à Fred Négrit, c’est évoquer une personnalité profondément engagée dans la valorisation de notre identité culturelle et dans le dialogue des peuples, notamment à travers les langues.
C’est saluer un homme qui aura consacré une part essentielle de son existence à tisser des liens entre les rives, les mémoires et les imaginaires.
C’est aussi, pour beaucoup d’entre nous, prendre la mesure d’une absence et de la profondeur de ce que nous lui devons.
Ces quelques mots revêtent néanmoins, pour ma part, une dimension plus personnelle. Fred Négrit était pour moi bien davantage qu’un acteur culturel investi : je le considérais comme un ami. Sa parole mesurée, son écoute attentive et la délicatesse des échanges nourris avec lui en faisaient un interlocuteur précieux.
Je conserve un souvenir particulièrement marquant de son invitation, en 2017, à intervenir lors d’une conférence organisée à l’occasion du soixante-dixième anniversaire de l’indépendance de l’Inde, autour du thème : « L’Inde sur la scène internationale, de l’indépendance à nos jours ».
Ce moment fut, au-delà de l’événement lui-même, l’illustration d’une volonté constante : bâtir des passerelles entre les histoires, les mémoires et les perspectives du monde. Fred Négrit avait cette intuition profonde que comprendre la Guadeloupe suppose de la situer dans des ensembles plus vastes, où les trajectoires asiatiques, africaines, européennes, moyen-orientales et américaines se croisent, se répondent et fructifient dans un véritable « Tout-monde », « Tout moun ».
Il m’avait convié, en 2023, à prolonger cette réflexion à travers une intervention intitulée « L’Inde, de Gandhi à Modi ». Sa démarche ne se limitait pas à la culture au sens strict, mais embrassait pleinement les dimensions historiques, politiques, diplomatiques et internationales. À ses yeux, la culture ne pouvait être disjointe des dynamiques contemporaines qui façonnent les nations et redessinent les équilibres — parfois les déséquilibres — du monde.
Ces deux rendez-vous illustrent à eux seuls une méthode et une exigence : celles d’un homme qui croyait à la rigueur du dialogue, à la profondeur des échanges et à la nécessité d’éclairer le présent par la connaissance.
Homme discret, affable et profondément guadeloupéen, ouvert sur le monde, Fred Négrit portait avec constance une ambition : faire dialoguer les cultures, susciter la rencontre des peuples et donner toute sa place à la richesse des héritages qui composent la Guadeloupe, dont la singularité réside précisément dans cette pluralité assumée.
Sa démarche n’avait rien d’abstrait. Elle prenait corps dans des projets concrets, des rencontres, des publications, des séminaires, des conférences, autant d’espaces de réflexion et de partage où il avait compris, mieux que beaucoup, que la fidélité à soi passe par la curiosité du monde.
L’action de Fred Négrit ne s’est jamais cantonnée à la célébration du passé. Elle s’inscrivait dans une dynamique vivante, animée par la transmission et l’ouverture. À travers ses initiatives, il a su mettre en lumière la richesse, la complexité et la subtilité de notre héritage, sans céder ni à la nostalgie ni à la simplification.
Il portait cette conviction profonde, silencieusement militante, que nous ne saurions être une périphérie culturelle, mais bien un centre, un foyer de pensée et de création dont la vocation est universelle.
Aujourd’hui, ces quelques mots se veulent – autant que faire se peut- à la hauteur de son œuvre : sincères, reconnaissants et tournés vers la continuité. Car honorer Fred Négrit, c’est aussi poursuivre, chacun à notre place, le travail de mise en relation des cultures, de transmission des savoirs et de construction d’un avenir partagé refusant le repli sur soi.
Kò-la ka pati, Lespri-la ka rété !
Il nous appartient désormais de prolonger cette dynamique, de la faire fructifier et de la transmettre à celles et ceux qui viendront après nous.
Que la mémoire de Fred Négrit demeure une source d’inspiration et un appel à perpétuer ce qui nous relie.

























