Opinion. Comment les Français se voilent la face sur l’image cachée d’une campagne électorale présidentielle artificielle et tronquée 

PAR JEAN-MARIE NOL*

L’expression « un débat artificiel et tronqué » capture parfaitement les deux plus grandes menaces qui pèsent sur l’authenticité de la campagne présidentielle de 2027 : l’absence de débat sérieux sur l’intelligence artificielle (IA) et la multiplication des promesses démagogiques et irréalistes.

Pour autant , c’est un écran de fumée et un débat public stérile et mensonger qui s’installe subrepticement , et qui ne révèle aucun intérêt fondamental pour l’avenir de la France . 

Alors qui aura le courage de dire la vérité aux Français sur les vraies conséquences de la crise qui vient ?

Il y a quelque chose de profondément irréel dans le débat qui commence à s’instaurer autour de la prochaine élection présidentielle. Les candidats vont promettre, expliquer, rassurer, distribuer des milliards virtuels et présenter des programmes comme si la France disposait encore de la liberté budgétaire qui a permis, pendant des décennies, de repousser les échéances. Mais la France de demain ne sera pas celle des promesses électorales. Elle sera celle de la dette, des taux d’intérêt et des arbitrages douloureux. Et c’est précisément cette vérité que le débat public semble vouloir éviter.

À mesure que s’approche l’élection présidentielle, un malaise grandit sur la crédibilité du discours politique actuel, et force est de souligner que le débat présidentiel risque d’être largement déconnecté de la contrainte financière qui attend le prochain pouvoir. En effet, les candidats continuent de débattre de leurs programmes comme si la France disposait encore de marges de manœuvre budgétaires considérables.

Or la réalité économique et financière est toute autre. Avec une croissance ramenée autour de 0,5 % en 2026, un déficit public supérieur à 5 % du PIB, une dette proche de 118 % du PIB et des taux d’intérêt qui se tendent fortement, la France entre dans une période où l’argent public va devenir beaucoup plus rare et beaucoup plus cher. L’Insee prévoit en outre un recul de 0,4 % du pouvoir d’achat en 2026. Le problème n’est donc plus de savoir ce que le prochain président voudra dépenser, mais ce qu’il pourra encore réellement financer.

C’est précisément ce qui rend une grande partie du débat public actuel aussi peu crédible. À gauche comme à droite, les candidats continuent d’additionner les promesses de dépenses, les baisses d’impôts, les revalorisations et les nouveaux dispositifs sociaux, en laissant souvent dans l’ombre leur financement. Or le temps où l’on pouvait financer les promesses électorales par une croissance suffisamment dynamique et par un endettement toujours plus important semble désormais révolu. Lorsque la croissance plafonne à 0,5 % voire à 0,4% selon l’INSEE , les recettes fiscales progressent beaucoup moins vite, tandis que les dépenses, elles, demeurent rigides.

Le véritable sujet de la prochaine présidentielle devrait donc être celui que les candidats auront probablement le plus de mal à aborder : celui de la rigueur. La dette pourrait bientôt approcher les 4000 milliards d’euros et la charge de la dette ( les intérêts) pourrait dépasser 70 milliards d’euros en 2027 et continuer à progresser dans les années suivantes.

Chaque hausse des taux renchérit le refinancement d’une dette devenue gigantesque. L’État doit alors consacrer une part croissante de ses ressources au paiement des intérêts, au détriment de l’investissement, des services publics et des politiques nouvelles de lutte contre le changement climatique. La France se retrouve ainsi dans un cercle vicieux particulièrement préoccupant : plus elle emprunte, plus elle devient sensible aux taux ; plus les taux montent, plus le coût de la dette augmente ; et plus ce coût augmente, plus l’État doit réduire ses autres dépenses ou trouver de nouvelles recettes.

Dans ces conditions, le prochain président ne disposera vraisemblablement pas d’un quinquennat ordinaire. Il n’aura aucune marge de manœuvre car il devra d’abord gérer une situation de crise et rétablir la crédibilité financière du pays auprès des marchés financiers . Cela pourrait signifier des économies importantes sur les dépenses publiques, une maîtrise plus stricte de la masse salariale de l’État, une révision de certaines prestations et niches fiscales, une diminution des dotations aux collectivités locales, une rationalisation des aides publiques, mais aussi des réformes structurelles destinées à augmenter le taux d’emploi et à améliorer la compétitivité.

Des hausses ciblées de prélèvements d’impôts pourraient également être envisagées. Autrement dit, quelle que soit sa couleur politique, le prochain président et son gouvernement risque d’être contraint de faire précisément ce que les candidats répugnent aujourd’hui à annoncer : demander des efforts drastiques et des sacrifices à la population.

Il faut cependant éviter les scénarios catastrophistes d’effondrement de l’euro, de retour au troc et à la soupe populaire ou de faillite imminente de la France. Une crise de la dette ne signifie pas automatiquement pour la France un scénario à la grecque. Mais l’absence de marges budgétaires est, elle, une réalité beaucoup plus immédiate.

La France ne peut durablement continuer à financer un modèle social de dépenses publiques élevé par une dette dont le coût augmente rapidement. La contrainte des marchés, celle des règles européennes et surtout celle des mathématiques budgétaires finiront par s’imposer au pouvoir politique, quel que soit le résultat des urnes.

C’est pourquoi la présidentielle risque de produire un paradoxe : une campagne électorale particulièrement riche en promesses alors que le futur président aura probablement pour mission première de les réduire, de les différer ou de les financer par des sacrifices. Le véritable programme du prochain quinquennat pourrait donc être moins celui affiché dans les professions de foi que celui imposé par l’état des comptes publics.

La question essentielle n’est finalement pas de savoir quel candidat promettra le plus, mais lequel aura le courage d’expliquer aux Français que la prochaine alternance pourrait être celle de la fin de l’abondance budgétaire et de la régression du pouvoir d’achat . 

La France entre peut-être dans un cycle où le pouvoir politique devra remplacer la logique de la distribution par celle de l’arbitrage, de la dette par celle du désendettement et de la promesse par celle de la responsabilité. Dans cette perspective, le débat présidentiel actuel risque de devenir largement anachronique : les candidats parlent encore de ce qu’ils voudraient faire, alors que le prochain président devra d’abord faire ce que les comptes de la France lui permettront de faire.

En réalité, la prochaine élection présidentielle pourrait donner l’illusion d’un grand choix de société alors que l’essentiel risque déjà d’être décidé par une réalité beaucoup moins électorale : l’état des finances publiques françaises. 

À gauche comme à droite, les candidats continueront probablement de présenter leurs programmes, leurs promesses de pouvoir d’achat, de nouvelles dépenses sociales, de baisses d’impôts ou d’investissements publics. Mais derrière cette compétition des promesses se profile une question que personne ne pourra durablement éviter : qui paiera ?

La réalité de la réponse à cette question sera donc brutale. Le prochain président ne sera peut-être pas celui qui pourra réaliser son programme, mais celui qui devra expliquer pourquoi une grande partie de celui-ci ne pourra pas être réalisée. Il devra arbitrer, renoncer, différer et réduire. Il devra probablement s’attaquer aux dépenses publiques, à certaines niches fiscales, aux dispositifs d’aide, à la masse salariale publique et surtout aux dépenses sociales, tout en engageant des réformes destinées à augmenter le taux d’emploi et à renforcer la compétitivité de l’économie française. Il devra également trouver de nouvelles recettes. Et il lui faudra le faire dans un contexte où le pouvoir d’achat des ménages est déjà fragilisé.

C’est précisément cette contradiction qui menace de rendre la campagne présidentielle artificielle. Les électeurs seront invités à choisir entre des programmes alors que les contraintes financières risquent d’imposer, après l’élection, une politique beaucoup plus uniforme : celle de l’austérité budgétaire. Peu importe finalement le candidat élu si, dès son arrivée à l’Élysée, les marchés financiers, le coût de la dette, les règles européennes et la réalité des comptes publics lui imposent de réduire les dépenses et de restaurer la confiance des investisseurs.

Cette contrainte nationale française aura inévitablement des conséquences Outre-mer. La Guadeloupe et la Martinique vivent dans un modèle économique beaucoup plus dépendant de la dépense publique, des transferts sociaux, des emplois publics et des mécanismes de solidarité nationale que l’Hexagone. Lorsque Paris entre dans une période d’austérité, les conséquences ne s’arrêtent donc pas aux frontières de la France hexagonale. Les crédits de l’État, les dispositifs fiscaux, les exonérations, les politiques de soutien à l’emploi, les investissements publics, les dotations aux collectivités et les mécanismes de compensation deviennent à leur tour vulnérables.

C’est pourquoi le débat présidentiel français concerne directement les Antilles, même lorsque celles-ci semblent absentes des campagnes électorales avec la réalité de l’abstention. La question n’est pas seulement de savoir qui sera président de la République, mais quel sera le niveau de solidarité financière que la France pourra encore maintenir dans les années qui viennent. Pour des territoires dont les économies reposent largement sur les transferts publics, la réponse est déterminante.

Il existe d’ailleurs une contradiction fondamentale dans le discours politique antillais : réclamer davantage d’autonomie au moment même où la France risque d’entrer dans un cycle de restrictions budgétaires revient à poser la question du pouvoir sans poser suffisamment celle des ressources financières. Or l’autonomie sans moyens financiers peut rapidement devenir une autonomie de gestion de la pénurie.

Le véritable enjeu pour la Guadeloupe et la Martinique ne sera donc pas seulement institutionnel. Il sera économique : comment produire davantage de richesses locales, renforcer l’investissement privé, développer l’industrie, retenir les jeunes et réduire progressivement la dépendance aux transferts publics ?

La prochaine présidentielle devrait ainsi être l’occasion d’un débat de vérité pour les citoyens de Guadeloupe et Martinique . 

La France ne peut plus promettre indéfiniment davantage de dépenses avec toujours davantage de dette. Les Antilles ne peuvent pas davantage construire leur avenir en considérant que les transferts financiers de l’État seront éternellement garantis à leur niveau actuel. Dans les deux cas, le temps des illusions budgétaires touche à sa fin.

La véritable rupture politique pourrait donc être beaucoup moins idéologique que financière. Le prochain président devra probablement gouverner avec moins d’argent, tandis que les collectivités ultramarines devront apprendre à anticiper un environnement financier moins généreux. Après des décennies durant lesquelles la politique a consisté à distribuer avant d’opérer des réformes structurelles la France comme les Antilles pourraient entrer dans une période de vaches maigres où il faudra d’abord se serrer très fort la ceinture . Le programme du prochain président ne sera peut-être finalement écrit ni par son parti, ni par ses électeurs, mais par la dette.

Et lorsque la dette écrit le programme, les promesses électorales deviennent souvent les premières victimes de la réalité.Voilà la grande hypocrisie du débat présidentiel : tout le monde sait que la France devra faire des économies, mais presque personne ne veut commencer par expliquer lesquelles. Les candidats promettront des baisses d’impôts, des augmentations de salaires, davantage de services publics, de nouvelles aides, des investissements supplémentaires. Mais qui financera cette générosité ? La croissance ? Elle est trop faible. L’emprunt ? Il coûte de plus en plus cher. Les impôts ? Ils sont déjà trop lourds. Alors il faudra bien finir par dire la vérité : le prochain président aura beaucoup moins de liberté pour dépenser que ses prédécesseurs.

Le problème est que cette vérité n’est pas électoralement séduisante. Dire aux Français que certaines prestations devront être moins généreuses, que certaines dépenses devront disparaître, que l’État devra réduire son train de vie, que l’école et plus largement la fonction publique devront être réorganisées, que des niches fiscales devront être supprimées ou que l’âge et les conditions de départ à la retraite devront peut-être encore évoluer n’est pas la meilleure manière de gagner une élection. Mais c’est probablement la meilleure manière de préparer le pays à la crise qui l’attend.

La prochaine présidentielle risque donc de fonctionner à l’envers. Avant l’élection, les candidats expliqueront ce qu’ils veulent faire. Après l’élection, les marchés, les taux d’intérêt, Bruxelles et la BCE voire le FMI leur expliqueront ce qu’ils peuvent faire. Le véritable programme du prochain gouvernement pourrait ainsi être rédigé non pas dans les états-majors politiques, mais dans les tableaux de financement de l’Agence France Trésor chargée de la gestion de la dette . Et cette révolution budgétaire concernera directement la Guadeloupe et la Martinique. Car lorsque l’État français devra serrer les cordons de la bourse, les territoires ultramarins ne pourront pas être éternellement protégés de la restriction. Dotations, investissements, exonérations, défiscalisation, aides aux entreprises, politiques de l’emploi, dépenses sociales : tous les dispositifs qui reposent, directement ou indirectement, sur la capacité financière de l’État seront davantage exposés à une alerte rouge .

C’est là que le discours institutionnel antillais devra lui aussi changer. On ne peut pas réclamer toujours davantage de responsabilités locales sans s’interroger simultanément sur la capacité à financer ces responsabilités. Dans une France prospère et fortement endettée, l’autonomie pouvait être présentée comme une affaire principalement institutionnelle. Dans une France contrainte de réduire ses déficits, elle devient d’abord une question économique. Qui paiera ? Avec quelles ressources ? Avec quelle capacité de production ? Avec quelles entreprises ? Avec quels emplois après l’ère de l’intelligence artificielle ?

Car le véritable danger pour les Antilles serait de confondre transfert de compétences et création de richesses. Un territoire peut obtenir davantage de pouvoir administratif et perdre simultanément les moyens financiers nécessaires pour l’exercer. L’autonomie sans croissance, sans investissement productif et sans élargissement de l’assiette fiscale pourrait alors devenir non pas une libération, mais une gestion locale de la pénurie.

La dette ne vote pas. Elle ne fait pas campagne. Elle ne négocie pas avec les électeurs. Mais elle finit toujours par présenter l’addition. Et cette fois, il est fort possible que le prochain président quelque soit son étiquette politique découvre après son élection que le véritable pouvoir n’est plus celui de promettre, mais celui de dire non

Le « quoi qu’il en coûte » appartient peut-être déjà au passé. Le prochain quinquennat pourrait être celui du « quoi qu’il en coûte, il faudra payer ». Et aux Antilles comme dans l’Hexagone, cette facture risque d’être beaucoup plus douloureuse que ne le laissent entendre les programmes électoraux.

*Economiste et juriste 

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