PAR JEAN-MARIE NOL*
La société antillaise se trouve aujourd’hui à un moment charnière de son histoire politique, économique et intellectuelle.
Les catégories de pensée qui ont longtemps structuré le débat public sur l’autonomie n’ont malheureusement pas joué un rôle majeur dans la compréhension du fonctionnement de l’économie et dans la construction des idées contemporaines de la responsabilité locale sur les questions de fiscalité et de nouveau pouvoir normatif. Mais, leur permanence dans le débat intellectuel ne garantit plus leur pertinence pour penser les transformations qui viennent.
En effet, croire que la maîtrise de la fiscalité sur le plan local et l’octroi d’un nouveau pouvoir normatif pourrait induire un développement économique est une profonde erreur d’analyse des élus locaux de la Guadeloupe et de la Martinique.
En réalité le nœud gordien du développement économique se situe au niveau du secteur bancaire et financier. En fait, le problème de mal développement réside en partie dans la disparition des banques locales et des sociétés de développement tels que la Sodega, la Sodem, la Soderag : les banques purement antillaises (comme la Banque des Antilles Françaises et le Crédit Martiniquais et d’autres) ont été absorbées par les grands groupes bancaires français (BPCE, Crédit Agricole, BNP Paribas, LCL , etc.) et les sociétés financières de développement régional ont été purement et simplement fermées par les pouvoirs publics.
De fait, les dossiers de crédit importants ou atypiques sont arbitrés par des comités de risques situés à Paris. Ces instances appliquent des grilles standardisées sans connaître les spécificités économiques, le tissu social ou la saisonnalité propre aux Antilles.
En conséquence, le système bancaire traditionnel aux Antilles (Guadeloupe, Martinique, Saint-Martin) présente des inadaptations structurelles majeures pour financer un véritable développement économique. Ce décalage s’explique par le fait que les critères d’octroi de crédit, conçus pour une économie hexagonale diversifiée et industrielle, se heurtent à la réalité d’économies insulaires, de petite taille et fortement dépendantes et qui n’ont pas la possibilité d’accéder directement à la bourse et aux marchés financiers pour financer l’économie.
Le véritable enjeu des prochaines années pourrait donc être moins de prolonger indéfiniment les controverses sur l’autonomie héritées du XXe siècle que d’engager un vaste travail de déconstruction intellectuelle permettant de rendre à la raison, à l’analyse et à la connaissance leur place dans la société antillaise.
Déconstruire ne signifie évidemment pas effacer l’histoire des faits économiques et sociaux inhérente à l’époque coloniale , mais de comprendre les mécanismes en œuvre dans le financement du développement économique .
La déconstruction, au sens philosophique donné notamment par le philosophe Jacques Derrida, consiste à interroger les mots, les concepts et les présupposés qui se sont progressivement imposés comme des évidences dans l’analyse économique, afin de faire apparaître leurs ambiguïtés, leurs contradictions et leurs non-dits.
Appliquée au débat antillais, cette démarche pourrait permettre de distinguer ce qui appartient à l’histoire coloniale de ce qui relève encore d’une grille de lecture réellement opérante pour l’avenir.
Car le monde dans lequel vont vivre les nouvelles générations antillaises n’est déjà plus celui qui a produit les grandes doctrines politiques et identitaires du siècle dernier. La mondialisation elle-même se transforme, les rapports de puissance se recomposent, les migrations prennent de nouvelles dimensions, les États réinvestissent leurs intérêts stratégiques et l’économie retrouve une importance considérable.
Pour la Guadeloupe et la Martinique, situées au cœur d’un espace où se croisent les intérêts américains, européens, latino-américains et caribéens, cette nouvelle donne impose de regarder le développement économique autrement. L’économie ne peut plus être analysée uniquement à travers le prisme de la relation historique entre colonisateur et colonisé.
Elle doit désormais intégrer les rapports de puissance, les enjeux énergétiques, les ressources, les migrations, la démographie, la sécurité, les nouvelles routes commerciales et la compétition technologique.
Cette mutation est d’autant plus profonde qu’elle intervient au moment où s’annonce une transformation économique et sociale probablement plus importante encore : celle de l’intelligence artificielle, de la robotisation, de la transition énergétique et de la révolution numérique. La prochaine génération antillaise devra affronter des bouleversements qui ne seront pas seulement technologiques mais également anthropologiques.
Le travail, l’emploi, l’éducation, la production, les services publics, les entreprises et même les rapports entre l’individu et la connaissance vont être transformés. Dans ce nouveau monde, la question essentielle ne sera plus seulement de savoir comment interpréter les errements du passé, mais de proposer de nouvelles analyses sur la base d’une vision prospective.
C’est précisément là que se situe l’une des principales limites du vieux logiciel intellectuel antillais sur le développement économique . Pour sortir des oppositions idéologiques héritées du passé, il va falloir probablement apprendre à utiliser davantage une méthode encore trop peu mobilisée dans le débat public antillais : la prospective. Il ne s’agit pas de prédire l’avenir, encore moins de décréter ce que devra être la société de demain, mais d’observer les grandes transformations déjà à l’œuvre, d’en mesurer les conséquences possibles et de confronter progressivement les anciennes représentations à ces réalités nouvelles.
La prospective possède ainsi une vertu particulière : elle permet de déconstruire les idées reçues sans nécessairement les affronter brutalement. En déplaçant le regard du passé vers les futurs possibles, elle invite chacun à constater par lui-même que certaines certitudes d’hier ne permettent plus toujours de comprendre le monde qui vient. Cette déconstruction intellectuelle doit également s’appliquer au domaine économique, car c’est probablement là que les anciennes représentations produisent aujourd’hui certaines des contradictions les plus lourdes de conséquences.
L’exemple du système bancaire antillais est à cet égard particulièrement révélateur. En réalité, ce sont les banques et le système financier qui sont les principaux moteurs de développement de l’économie antillaise , car elles transforment l’épargne en crédits pour financer les entreprises et les ménages, créent la monnaie en circulation et sécurisent les paiements quotidiens. Sans leur rôle d’intermédiaire, l’investissement et la croissance s’arrêteraient immédiatement.
Une économie peut disposer d’une épargne relativement importante sans que cette épargne se transforme nécessairement en capital productif local. Autrement dit, la question n’est pas seulement de savoir combien d’argent circule dans une économie, mais de comprendre où va cet argent, dans quels projets il est investi, quels risques il accepte de prendre et quelle richesse durable il contribue à créer.
C’est ici qu’une véritable déconstruction du modèle économique devient nécessaire. Le système bancaire remplit évidemment une fonction indispensable de collecte de l’épargne, de financement des ménages et d’accompagnement des entreprises. Mais une interrogation prospective demeure légitime : une partie suffisamment importante de l’épargne constituée aux Antilles de l’ordre de 10 milliards d’euros, est-elle effectivement transformée en investissements capables d’accroître la capacité productive du territoire ?
La question mérite d’être posée sans procès d’intention, car elle touche au cœur même du passage d’une économie principalement fondée sur la consommation et les transferts à une économie davantage fondée sur la production, l’investissement et l’accumulation de capital.
La contradiction est particulièrement intéressante : les territoires antillais peuvent connaître une forte présence bancaire et une épargne importante tout en demeurant confrontés à un déficit structurel de financement de certains investissements productifs, industriels, technologiques ou agricoles. Cela signifie qu’il faut distinguer le financement de l’économie existante du financement de la transformation de l’économie. Le système bancaire repose sur la collecte de l’épargne, l’octroi de crédits et la création de monnaie scripturale, le tout encadré par la confiance du public et la régulation d’une banque centrale.
Son financement provient des dépôts des clients, des marchés financiers et de ses propres fonds. Le rôle des banques dans le financement du développement économique repose sur la transformation de l’épargne passive en investissements productifs, stimulant ainsi la croissance, l’emploi et l’innovation. Les banques commerciales traditionnelles agissent sur le court et moyen terme, tandis que les banques de développement (nationales ou internationales) ciblent les projets structurants de long terme.
Financer un logement, une automobile ou une activité commerciale déjà établie n’est pas économiquement équivalent à financer une usine, une entreprise technologique, une infrastructure énergétique, une filière agro-industrielle ou une jeune entreprise susceptible de créer demain de nouveaux emplois et de nouvelles exportations.
La déconstruction consiste alors à remettre en cause une idée implicitement répandue : la maîtrise de la fiscalité dans le cadre de l’autonomie article 74 ne permet pas seule une véritable politique publique du développement, car c’est le système bancaire et financier qui pour l’essentiel permet avec l’abondance de l’épargne locale et du capital disponible le développement économique . Entre l’épargne et l’investissement productif existe un intermédiaire essentiel : la prise de risque.
Or, c’est précisément sur ce terrain que se joue une partie de l’avenir économique des Antilles. Une économie insulaire qui souhaite se réindustrialiser, développer son agriculture, produire davantage d’énergie, investir dans le numérique ou créer de nouvelles entreprises doit disposer d’acteurs capables d’accepter une part du risque entrepreneurial et technologique.
Cette réflexion conduit également à poser la question du recours aux marchés financiers. La faiblesse relative de l’accès des entreprises antillaises aux marchés de capitaux ne peut pas être expliquée uniquement par la petite taille des économies locales. Elle renvoie également à une culture financière et entrepreneuriale qui reste largement organisée autour du crédit bancaire traditionnel.
Or, le financement par fonds propres, capital-investissement, obligations, fonds spécialisés ou autres instruments de marché peut permettre de financer des projets qui présentent précisément davantage de risques et nécessitent des horizons de rentabilité plus longs.
Il ne s’agit évidemment pas d’opposer les banques aux marchés financiers. Les deux systèmes sont complémentaires. Mais une économie qui veut changer d’échelle doit diversifier ses sources de financement. La transformation productive des Antilles nécessitera probablement davantage de mobilisation du capital local, davantage de fonds propres et davantage d’instruments permettant de partager le risque entre entrepreneurs, investisseurs privés, institutions financières et puissance publique. Sans cette mutation financière, le discours politique sur le développement de la production locale risque de rester largement théorique.
C’est précisément ici que la notion de déconstruction prend toute sa dimension économique. Il faut déconstruire l’idée selon laquelle l’épargne constitue en elle-même une richesse productive. L’épargne n’est véritablement un moteur de développement que lorsqu’elle est transformée en investissement créateur de valeur. Une partie de la question économique antillaise pourrait donc être formulée de manière beaucoup plus simple : comment transformer davantage l’épargne locale en capital local pour le développement de nouvelles filières ?
Cette interrogation ouvre un champ considérable pour une nouvelle doctrine économique. Elle pourrait conduire à réfléchir à la création ou au renforcement d’instruments financiers spécifiquement destinés au développement productif antillais : fonds de capital-développement, fonds régionaux d’investissement, mécanismes de garantie, sociétés de capital-risque, obligations territoriales, dispositifs de mobilisation de l’épargne de la diaspora ou encore partenariats entre investisseurs locaux et capitaux extérieurs.
L’objectif ne serait pas de substituer un système financier à un autre actuellement inefficient , mais de construire un véritable écosystème de financement capable d’accompagner la prise de risque productive.
Cette évolution serait d’autant plus importante que les transformations à venir nécessiteront des investissements considérables. L’intelligence artificielle, la robotisation, la transition énergétique, l’adaptation climatique, la modernisation des infrastructures, la transformation agricole et la réindustrialisation ne pourront pas être financées uniquement par des mécanismes traditionnels de crédit.
Ces secteurs exigent souvent des capitaux importants, des périodes de maturation longues et une acceptation du risque supérieure à celle généralement associée au financement bancaire classique.
La véritable déconstruction économique consiste donc à déplacer le regard : il ne faut plus seulement se demander comment protéger l’économie antillaise existante avec un octroi de mer par ailleurs en sursis, mais comment financer l’économie antillaise de demain. C’est une différence fondamentale. Dans le premier cas, le système financier accompagne principalement le fonctionnement du modèle existant. Dans le second, il devient l’un des instruments de sa transformation.
Cette réflexion permet aussi de dépasser un autre vieux réflexe intellectuel : considérer que le développement économique dépend essentiellement de l’intervention de la puissance publique avec le levier fiscal . L’État et les collectivités resteront naturellement indispensables dans la mise en œuvre des politiques publiques , notamment pour les infrastructures, les garanties, la formation et la réduction des risques. Mais une économie productive ne peut durablement se construire sans une réforme du système bancaire et financier aux Antilles , et là seul l’État est le maître du jeu.
La prospective économique devrait donc désormais intégrer une question qui pourrait devenir centrale dans le débat antillais : quel système financier faut-il construire pour accompagner le changement de modèle économique ? Tant que cette question restera secondaire, aux yeux des tenants de l’autonomie, les Antilles risquent de disposer d’une épargne importante mais d’un capital productif insuffisant. Or c’est précisément ce paradoxe qu’il faut déconstruire.
La véritable révolution intellectuelle serait alors de passer d’une conception patrimoniale de l’épargne à une conception stratégique du capital. L’épargne ne devrait plus seulement être considérée comme une protection individuelle ou familiale ; elle pourrait également être pensée comme une ressource potentielle pour financer, dans des conditions maîtrisées, une partie du futur économique du territoire.
Cette évolution nécessiterait évidemment de solides mécanismes de protection de l’épargnant et une gouvernance financière rigoureuse. Mais elle ouvrirait une perspective nouvelle : celle d’une économie antillaise capable de mobiliser davantage ses propres ressources pour financer sa transformation.
Ainsi, la déconstruction des anciennes idées ne relève pas uniquement de la philosophie ou de la politique. Elle peut devenir une véritable méthode d’analyse économique. Elle conduit à interroger les circuits de l’argent, les mécanismes de formation du capital, la prise de risque, le rôle des banques, l’accès aux marchés financiers et la capacité du territoire à transformer son épargne en investissement productif.
C’est peut-être à ce niveau très concret que se jouera une partie de la prochaine révolution intellectuelle antillaise : comprendre que le développement ne dépend pas seulement de la maîtrise du levier de la fiscalité , mais de la capacité collective à pouvoir réformer le système bancaire et financier de manière à transformer l’épargne en capital, le capital en investissement et l’investissement en production, en emplois et en nouvelles richesses.
*Economiste, juriste, et ancien directeur de banque
























