Opinion. Le déclin irrésistible de la pensée doctrinale du nationalisme antillais en question

PAR JEAN-MARIE NOL*

L’obsolescence de la pensée doctrinale des intellectuels nationalistes en Guadeloupe s’avère être la conséquence de la fin d’un cycle idéologique et l’émergence d’une nouvelle pensée économique.

Pendant longtemps, la pensée doctrinale a constitué le moteur intellectuel des grandes transformations politiques et sociales. Aucune doctrine n’est immuable. Toute pensée est condamnée à évoluer, car le monde lui-même est en perpétuel mouvement. Les crises économiques, les révolutions technologiques, les mutations culturelles et les nouvelles aspirations des populations obligent les sociétés à repenser leurs modèles de développement. Lorsqu’une doctrine cesse d’évoluer, elle finit inévitablement par devenir inadaptée aux réalités de son époque.

C’est précisément ce qui semble aujourd’hui caractériser la pensée doctrinale des intellectuels nationalistes de la Guadeloupe et de la Martinique . Ces derniers ayant choisi la voie électorale et de l’autonomie, mais nous y reviendrons en temps voulu. Cela étant le changement doctrinal obéit généralement à plusieurs mécanismes. Le premier est la transformation du réel. Les progrès techniques, les bouleversements économiques et les mutations géopolitiques imposent aux sociétés de réinventer leurs institutions.

Le deuxième facteur est l’évolution de la conscience collective. Les valeurs d’une époque ne sont jamais celles de la génération suivante. Le troisième moteur du changement est le débat critique, qui permet aux citoyens, aux intellectuels et aux mouvements sociaux de remettre en cause les certitudes du passé. Enfin, l’expérience du terrain révèle progressivement les limites des anciennes théories et oblige à les corriger.

L’histoire politique de la Guadeloupe, que nous prenons en exemple, illustre parfaitement ce phénomène. Les années 1960 et 1970 ont constitué une période d’effervescence intellectuelle exceptionnelle chez une jeune génération de militants anti-colonialistes. Le contexte international était alors dominé par les luttes de libération nationale en Afrique, en Asie, en Algérie, et en Amérique latine. La Guerre d’Algérie, les indépendances africaines, la révolution cubaine et l’émergence du mouvement des non-alignés ont profondément influencé une génération entière d’intellectuels antillais.

Dans ce contexte, les idées marxistes, maoïstes, trotskistes, tiers-mondistes et anticolonialistes ont trouvé un terrain particulièrement favorable en Guadeloupe. Des penseurs comme Frantz Fanon et Aimé Césaire en Martinique et Sony Rupaire et d’autres en Guadeloupe ont contribué à structurer une réflexion politique fondée sur la dénonciation du colonialisme, la réappropriation culturelle et la revendication du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

Les organisations indépendantistes qui ont émergé à cette époque ont largement puisé leur inspiration dans les travaux de Lénine, de Trotski, de Mao Zedong, d’Ernesto Che Guevara ou encore dans les mouvements de libération africains. Les syndicats, les mouvements étudiants, les organisations paysannes et une partie du monde enseignant ont alors constitué les principaux vecteurs de diffusion de cette pensée.

Les luttes sociales se sont multipliées, notamment dans le secteur de la canne à sucre, et des occupations des terres, symbole des inégalités héritées du système colonial. Les revendications économiques se sont progressivement accompagnées d’une revendication culturelle visant à réhabiliter la langue créole, les traditions locales et l’histoire propre de la Guadeloupe, notamment la lutte anti-esclavagiste de 1802.

Pourtant, malgré leur influence intellectuelle réelle, les mouvements nationalistes n’ont jamais réussi à convaincre une majorité de Guadeloupéens du bien fondé de leurs idéaux. Les consultations électorales successives ont régulièrement démontré l’attachement de la population au cadre institutionnel français. Ce décalage entre la pensée doctrinale des intellectuels et les aspirations d’une majorité de la population a progressivement provoqué un réel affaiblissement du mouvement nationaliste.

Le paradoxe est d’autant plus frappant que la départementalisation de 1946 a produit des résultats incontestables en matière d’amélioration des conditions de vie. L’accès aux infrastructures, à l’éducation, à la protection sociale, aux soins, au logement et aux services publics a profondément transformé la société guadeloupéenne.

Cependant, cette réussite apparente a également créé de nouvelles contradictions. L’amélioration du niveau de vie n’a pas entraîné la disparition des inégalités. La dépendance économique s’est renforcée. Le chômage structurel est resté particulièrement élevé. Les jeunes diplômés ont continué à quitter massivement l’archipel. L’économie productive s’est progressivement affaiblie au profit d’une économie de consommation largement dépendante des transferts publics.

La grande erreur de la pensée nationaliste a probablement été d’analyser ces transformations à travers une grille de lecture essentiellement héritée du XXe siècle. Le paradigme de la lutte anticoloniale, qui avait toute sa pertinence dans les années 1960, semble aujourd’hui incapable d’expliquer les nouveaux défis auxquels la Guadeloupe est confrontée.

Les problèmes contemporains ne sont plus uniquement liés aux rapports entre la France et la Guadeloupe. Ils concernent désormais la mondialisation, la révolution numérique, l’intelligence artificielle, la transition énergétique, le vieillissement démographique, la baisse de la natalité, l’effondrement des filières agricoles traditionnelles, la crise des finances publiques françaises et les bouleversements géopolitiques internationaux.

Or, la pensée doctrinale nationaliste n’a pas véritablement renouvelé son corpus théorique pour intégrer ces nouvelles réalités. Les concepts de décolonisation, d’autodétermination et de souveraineté continuent d’occuper une place centrale dans le discours politique, mais ils apportent peu de réponses concrètes aux défis économiques actuels.

La disparition progressive des grandes figures intellectuelles a également contribué à cette atrophie doctrinale. La pensée nationaliste est encore présente dans certains milieux militants, mais elle n’est plus véritablement portée par une nouvelle génération d’intellectuels capables de produire un discours théorique novateur autre qu’une échappatoire idéologique vers une identité africaine fantasmée et plus grave une dérive assumée vers le noirisme.

Cette absence de renouvellement explique sans doute pourquoi les mouvements nationalistes sont aujourd’hui réduits à des groupes marginaux sur le plan organisationnel et surtout électoral. Une doctrine qui ne se renouvelle pas finit inévitablement par perdre sa capacité à mobiliser.

Le philosophe Raoul Serva apporte un éclairage particulièrement intéressant sur cette question à travers son concept du « sens du pays ». Pour lui, toute philosophie est d’abord une manière de penser le territoire auquel elle s’applique. Retrouver le sens du pays consiste à comprendre les réalités profondes qui façonnent une société.

Mais le sens du pays ne peut pas être une notion figée. La Guadeloupe de 2026 n’est plus celle des années 1970. Les repères ont changé. Les jeunes générations sont davantage connectées aux réseaux mondiaux qu’aux grands récits révolutionnaires du siècle dernier. Leur horizon est souvent européen, numérique et international.

La véritable question est donc la suivante : comment retrouver le sens du pays dans un contexte où les anciens repères idéologiques ont perdu leur capacité explicative ?

La réponse passe probablement par une réconciliation entre l’histoire, la culture et une nouvelle vision du développement de l’économie. La conscience historique demeure indispensable. L’identité culturelle reste un élément fondamental de la cohésion sociale. Mais ces dimensions, à elles seules, ne suffisent plus à construire un projet collectif ambitieux et surtout qui répond aux attentes des guadeloupéens .

La Guadeloupe entre dans une période particulièrement délicate. La dégradation des finances publiques françaises risque de réduire les capacités financières d’intervention de l’État. Les collectivités locales sont déjà confrontées à des contraintes budgétaires importantes. La transition numérique bouleverse le marché du travail. L’intelligence artificielle transforme les modèles de production. La concurrence internationale s’intensifie. Les filières agricoles traditionnelles sont en grande difficulté et le combat contre la vie chère est une impasse.

Dans ce contexte, la question centrale n’est plus uniquement celle du statut institutionnel. Elle est désormais celle du modèle économique.

Comment créer davantage de richesses ? Comment relocaliser certaines productions ? Comment attirer les investissements ? Comment mobiliser l’épargne locale ? Comment développer l’innovation ? Comment limiter l’exode des jeunes diplômés ? Comment adapter le système éducatif aux nouveaux métiers ? Comment intégrer la révolution technologique dans une économie insulaire ? Comment changer et améliorer la gouvernance politique ? Comment envisager un changement de modèle économique ?

Ces interrogations relèvent davantage de l’économie que de la philosophie politique.

Il ne s’agit évidemment pas de nier l’apport incontestable des intellectuels antillais qui ont contribué à la réhabilitation de l’histoire, de la mémoire et de la culture guadeloupéennes. Leur mission historique a été essentielle. Ils ont permis de redonner une dignité à un peuple longtemps privé d’une partie de sa mémoire collective.

Mais chaque époque produit ses propres défis et appelle ses propres réponses.

La bataille intellectuelle des années 1960 était celle de la reconnaissance culturelle et de l’émancipation politique. Celle des années 2030 sera probablement celle du développement économique, de l’innovation technologique, de la transition numérique et de la résilience face aux crises.

L’heure n’est donc plus à l’opposition stérile entre assimilation et indépendance. Elle est à la construction d’une nouvelle pensée doctrinale capable d’articuler identité, innovation, production et compétitivité.

En d’autres termes, il ne s’agit plus de rompre avec l’héritage intellectuel des philosophes antillais, mais de le prolonger en l’adaptant aux réalités du XXIe siècle. Il s’agit de préserver la conscience historique tout en construisant une doctrine économique capable de répondre aux défis contemporains.

Les philosophes et autres ont accompli leur mission. Ils ont permis à la Guadeloupe de se penser elle-même. Mais, face à la crise économique et financière qui se profile, un nouveau cycle intellectuel semble s’ouvrir. Il appartient désormais aux économistes, aux experts du développement, aux entrepreneurs, aux spécialistes des nouvelles technologies et aux chercheurs d’imaginer les contours d’un nouveau récit collectif. Car une société qui cesse de renouveler sa pensée finit toujours par subir son avenir au lieu de le construire.

L’autonomie d’action mérite ici d’être distinguée de l’autonomie statutaire. Un territoire peut disposer de pouvoirs juridiques importants et demeurer économiquement extrêmement dépendant. Inversement, il peut utiliser intelligemment un cadre institutionnel existant et le réformer à la marge par un pouvoir normatif pour accroître considérablement sa capacité de décision, de production et de négociation.

C’est pourquoi le débat sur les articles 73 de la Constitution et 349 du TFUE prend une importance particulière : avant de demander quels pouvoirs nouveaux obtenir, commençons par mesurer ceux que nous possédons, ceux que nous utilisons et ceux que nous laissons dormir. La rupture intellectuelle pourrait finalement se situer là. La génération précédente a dû reconquérir le droit de penser la Guadeloupe par elle-même. La génération qui vient devra conquérir la capacité de la faire fonctionner davantage par elle-même. L’une ne détruit pas l’autre. Elle la prolonge.

Et peut-être est-ce cela, au fond, retrouver aujourd’hui le sens du pays : non pas choisir entre la mémoire et l’avenir, mais transformer la première en capacité de construire le second.

Il convient également d’ajouter un élément de nature prospective fondamental à cette réflexion novatrice : la transformation profonde du paysage idéologique mondial. La crise de la pensée nationaliste en Guadeloupe ne peut être analysée indépendamment des bouleversements géopolitiques internationaux. Les idées ne vivent jamais en vase clos. Elles circulent, se diffusent, se renforcent ou s’affaiblissent en fonction des rapports de force mondiaux.

Pendant plusieurs décennies, la pensée anticolonialiste et la gauche révolutionnaire ont bénéficié d’un environnement international favorable. Les indépendances africaines, la guerre du Vietnam, la révolution cubaine, le mouvement des non-alignés et les luttes de libération du tiers-monde ont constitué le socle idéologique sur lequel se sont construites les doctrines nationalistes aux Antilles.

Or, ce cycle historique semble aujourd’hui durablement en voie de s’achever.

Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche a accéléré l’émergence d’une nouvelle doctrine fondée sur la souveraineté nationale, le protectionnisme économique, la défense des frontières, la remise en cause du multilatéralisme et la réaffirmation des identités nationales. La doctrine « America First » repose précisément sur le rejet des institutions supranationales et sur la primauté des intérêts nationaux sur les idéologies universalistes. Cette orientation influence désormais une partie importante des mouvements politiques occidentaux.

Cette nouvelle droite identitaire ne se limite plus aux États-Unis. Elle exerce une influence croissante en Amérique latine et en Europe, où plusieurs mouvements politiques défendent désormais des positions fondées sur la souveraineté, le contrôle migratoire, la protection des identités nationales et la critique des élites mondialisées. L’administration Trump a d’ailleurs affiché sa volonté de soutenir certains mouvements populistes et d’extrême droite européens partageant sa vision civilisationnelle.

Plus encore, l’opposition traditionnelle entre le capitalisme et le socialisme, qui a structuré la pensée politique du XXe siècle, semble aujourd’hui céder la place à une nouvelle fracture entre mondialistes et souverainistes, entre partisans des institutions internationales et défenseurs des États-nations. Cette recomposition idéologique bouleverse les repères intellectuels hérités de la guerre froide.

La gauche révolutionnaire et anticolonialiste se trouve ainsi confrontée à une crise doctrinale majeure. Les références historiques qui ont nourri les mouvements indépendantistes antillais pendant plusieurs décennies perdent progressivement leur capacité mobilisatrice. Les figures de Lénine, de Mao ou de Che Guevara appartiennent désormais davantage au patrimoine historique qu’à un projet politique capable de répondre aux défis contemporains.

La question coloniale elle-même se trouve profondément transformée. Les rapports de domination ne disparaissent pas, mais ils prennent aujourd’hui de nouvelles formes, voire même les traits d’une nouvelle colonisation. Les enjeux liés à l’intelligence artificielle, à la maîtrise des données numériques, aux chaînes mondiales d’approvisionnement, à la concurrence technologique et à la souveraineté énergétique redéfinissent les rapports de puissance.

Dans ce nouveau contexte, le discours anticolonial classique apparaît souvent insuffisant pour expliquer les mutations en cours. Le centre de gravité des débats internationaux s’est déplacé. Les préoccupations liées à l’identité, à l’immigration, à la sécurité économique, à la compétitivité, à la technologie et à la souveraineté productive occupent désormais une place centrale dans les sociétés occidentales. Plusieurs travaux montrent d’ailleurs que les questions culturelles et identitaires sont devenues des facteurs majeurs de recomposition politique aux États-Unis.

Cette évolution mondiale interpelle directement la Guadeloupe. Les anciennes grilles d’analyse fondées exclusivement sur la décolonisation ne permettent plus d’appréhender des réalités telles que la crise démographique, l’exode des jeunes diplômés, la désindustrialisation, l’effondrement de certaines filières agricoles ou encore la dépendance financière vis-à-vis d’un État français lui-même confronté à une crise budgétaire historique.

La véritable rupture intellectuelle des prochaines années ne se situera donc probablement pas entre assimilation et indépendance, mais entre immobilisme et adaptation. La question n’est plus seulement de savoir comment retrouver le sens du pays, selon l’expression du philosophe Raoul Serva, mais plutôt comment redéfinir ce sens dans un monde profondément transformé.

L’enjeu pour la Guadeloupe n’est plus de reproduire les débats idéologiques des années 1970, mais d’inventer une nouvelle doctrine capable d’articuler l’identité culturelle, l’appartenance historique, l’innovation technologique, la souveraineté économique et l’ouverture internationale vers l’Union européenne .

C’est sans doute ici que se situe le véritable point de bascule. Une page intellectuelle est en train de se tourner. Non pas parce que les penseurs anticolonialistes se seraient trompés, mais parce que les défis du XXIe siècle ne sont plus ceux du XXe siècle.

Le temps des philosophes et des théoriciens de la décolonisation a profondément marqué l’histoire intellectuelle de la Guadeloupe. Mais, face aux bouleversements économiques, technologiques et géopolitiques qui s’annoncent, une nouvelle génération d’intellectuels, davantage tournée surtout vers l’économie, mais aussi la géopolitique, l’innovation et les sciences du développement, les experts du changement climatique, devra probablement prendre le relais pour construire le prochain récit collectif guadeloupéen.

*Economiste et juriste 

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