Opinion. Les dessous des cartes de la crise économique et financière qui guette la Guadeloupe et la Martinique dès avant 2027

PAR JEAN-MARIE NOL*

La Guadeloupe et la Martinique pourraient bien découvrir dès 2027 une réalité économique qu’elles ont longtemps repoussée : lorsque la France hexagonale entre dans une période de vaches maigres, les Outre-mer ne peuvent durablement échapper à la contraction de la dépense publique, au ralentissement de la consommation et au durcissement des conditions de financement.

Le problème est que les deux îles antillaises abordent cette nouvelle séquence alors que leurs propres indicateurs économiques donnent déjà des signes inquiétants de fragilité. Autrement dit, 2027 ne devrait pas être l’année où la crise commence, mais celle où les difficultés accumulées pourraient changer d’échelle.

Les chiffres disponibles sont déjà suffisamment préoccupants pour que l’on cesse de considérer les difficultés actuelles comme un simple ralentissement conjoncturel. En Guadeloupe, au premier trimestre 2026, l’activité économique continue de se dégrader. Le recul des heures rémunérées s’accentue sur un an, sous l’effet notamment de la faiblesse persistante de la construction, à laquelle s’ajoute désormais le repli du tertiaire marchand.

L’emploi salarié résiste encore grâce au tertiaire non marchand et à l’industrie, mais cette résistance ne doit pas être interprétée comme une véritable embellie : l’intérim, beaucoup plus sensible aux retournements de conjoncture, continue déjà de décrocher.

En Martinique, au premier trimestre 2026, la conjoncture demeure très dégradée et suscite l’inquiétude des acteurs politiques et économiques . L’activité économique, mesurée par le nombre d’heures rémunérées, poursuit son recul, entamé en fin d’année 2024. Le tertiaire principalement marchand est le principal contributeur à cette diminution.

Plus inquiétant encore, les défaillances d’entreprises progressent beaucoup plus rapidement dans les Outre-mer que dans l’Hexagone. Entre juillet 2025 et juin 2026, 3 040 redressements et liquidations judiciaires ont été enregistrés dans les territoires ultramarins, soit une progression annuelle de 14,9 %, contre seulement 5,1 % en France. Et les Antilles apparaissent particulièrement exposées : les défaillances augmentent de 29 % en Guadeloupe et de 18,5 % en Martinique.

Derrière ces pourcentages se trouvent des entreprises, des emplois, des investissements et des familles qui basculent progressivement dans l’incertitude. Le commerce, la réparation automobile, le transport, l’entreposage, les services aux entreprises mais aussi certaines activités liées à la santé, à l’action sociale et aux services aux ménages sont touchés. Ce n’est donc plus seulement le BTP qui porte le poids du ralentissement : c’est progressivement l’ensemble de l’économie productive et commerciale qui commence à être contaminée.

La véritable menace pour 2027 vient cependant du fait que cette fragilité antillaise risque de rencontrer une France hexagonale elle-même contrainte de réduire sa voilure. La France connaît une quasi-stagnation de son économie, avec un PIB en recul au premier trimestre 2026 puis stable au deuxième. Le pouvoir d’achat recule et les ménages commencent à puiser davantage dans leur épargne pour maintenir leur niveau de consommation.

Le chômage, lui, est remonté à 8,3 % au deuxième trimestre 2026, contre 7,1 % au point bas du début de 2023. Cette dégradation intervient alors que l’État français doit faire face à une dette publique qui atteint 117,5 % du PIB, soit environ 3 536 milliards d’euros, et à des déficits qui demeurent très éloignés des standards européens.

C’est ici que se trouve le véritable risque systémique pour la Guadeloupe et la Martinique. La crise française ne se transmettra pas nécessairement aux Antilles par une spectaculaire faillite financière de l’État. Elle peut se transmettre beaucoup plus silencieusement, par la baisse de la dépense publique et la réduction progressive des marges de manœuvre budgétaires. Lorsque les intérêts de la dette augmentent, lorsque les dépenses sociales progressent, lorsque les dépenses militaires doivent être renforcées et lorsque la croissance ne produit plus suffisamment de recettes fiscales, l’État est contraint d’arbitrer.

Et dans ces arbitrages, les collectivités ultramarines ne peuvent considérer comme acquis indéfiniment le niveau actuel des dotations, des exonérations, des aides, des investissements publics et des mécanismes de soutien.

La situation est d’autant plus préoccupante que les économies guadeloupéenne et martiniquaise sont particulièrement sensibles à la dépense publique. Les collectivités, l’État et les établissements publics représentent une part importante de la commande économique locale. Les transferts sociaux soutiennent également la consommation. Les mécanismes fiscaux et les dispositifs d’exonération contribuent à maintenir artificiellement des équilibres économiques fragiles.

Dès lors, une politique nationale de rigueur voire même d’austérité ne produirait pas seulement un effet comptable dans les budgets publics : elle pourrait provoquer un véritable effet multiplicateur négatif dans les économies insulaires.

Il faut également ajouter à cette équation le retour possible de l’inflation importée. Aux Antilles, une grande partie de la consommation repose sur des marchandises venues de l’extérieur. Une hausse durable des hydrocarbures, des coûts du transport maritime, des matières premières, de l’alimentation ou des produits manufacturés se transmet donc rapidement aux prix locaux.

La Guadeloupe et la Martinique ne disposent pas des mêmes capacités que les grandes économies continentales pour absorber ces chocs. Lorsque les prix augmentent, les ménages disposent de moins de marges de manœuvre et les entreprises voient simultanément leurs coûts progresser et leur clientèle perdre du pouvoir d’achat.

C’est précisément ce qui pourrait rendre la séquence 2027 particulièrement dangereuse : la crise budgétaire française, l’essoufflement de la consommation, l’augmentation des défaillances d’entreprises, la fragilisation de l’emploi et la persistance d’une inflation importée pourraient se produire simultanément.

Or les économies antillaises arrivent à ce rendez-vous avec une faiblesse structurelle majeure : elles produisent encore insuffisamment pour répondre à leurs propres besoins. Leur modèle économique demeure largement fondé sur l’importation, la distribution et la redistribution. Lorsque la redistribution ralentit et que les importations deviennent plus coûteuses, c’est tout l’édifice qui se fragilise.

Le risque serait alors de vouloir répondre à une crise de production par davantage de dispositifs de soutien à la consommation. Cette stratégie peut amortir temporairement le choc, mais elle ne règle pas le problème de fond. La Guadeloupe et la Martinique ont besoin d’une politique de l’offre et d’une capacité productive beaucoup plus importante, d’investissements privés et publics davantage orientés vers la création de valeur locale, d’une mobilisation plus efficace de leur épargne et d’une stratégie industrielle adaptée à la taille de leurs marchés.

Sans cette transformation, chaque crise venue de l’Hexagone continuera de se transformer mécaniquement en récession de l’économie .

Il faut donc regarder 2027 non comme une simple échéance budgétaire française, mais comme un possible moment de vérité pour le modèle économique ultramarin. Pendant des décennies, le système a reposé sur l’hypothèse implicite que l’État pouvait continuer à compenser les insuffisances de l’économie locale par des transferts, des dépenses publiques et des mécanismes de solidarité.

Or la situation actuelle des finances françaises remet progressivement en cause cette hypothèse. La question n’est plus de savoir si Paris souhaite continuer à soutenir les territoires ultramarins, mais jusqu’où sa propre contrainte financière lui permettra de le faire.

Cette évolution devrait également bouleverser le débat politique antillais. Car la question centrale ne sera bientôt plus seulement celle de la vie chère, des prix ou du niveau des transferts publics. Elle sera celle de la capacité de la Guadeloupe et de la Martinique à créer suffisamment de richesse pour réduire leur vulnérabilité à l’égard des décisions prises à plusieurs milliers de kilomètres.

Une économie qui dépend fortement des importations et des transferts est particulièrement prospère lorsque l’argent public circule abondamment ; elle devient en revanche extrêmement vulnérable lorsque le robinet budgétaire commence à se resserrer.

La grande erreur serait donc de croire que 2027 constituera un simple épisode supplémentaire de difficultés économiques. Si les tendances actuelles se prolongent, cette année pourrait révéler les limites d’un modèle arrivé au bout de son cycle. Le véritable danger ne réside pas dans une brutale disparition de la solidarité nationale, mais dans son érosion progressive, alors même que les besoins sociaux, les coûts de fonctionnement et les attentes de la population continueront d’augmenter.

La Guadeloupe et la Martinique disposent pourtant d’atouts considérables : une épargne importante, des infrastructures, une population formée, des compétences, une position géographique stratégique au cœur de la Caraïbe et un accès au marché européen. Mais ces atouts ne produiront des effets que s’ils sont transformés en capital productif. L’enjeu des prochaines années sera donc moins de savoir comment préserver indéfiniment le modèle économique existant que de savoir comment en construire un nouveau.

Car, lorsque la France hexagonale entre dans une période de contraintes budgétaires, les Antilles ne peuvent plus se permettre de vivre comme si les ressources publiques étaient infinies. 2027 pourrait ainsi être l’année où cette illusion disparaîtra définitivement. Et si cette prise de conscience n’intervient pas rapidement, la crise économique venue de France risque de rencontrer aux Antilles une crise beaucoup plus profonde : celle d’un modèle économique qui n’a pas encore suffisamment préparé sa propre autonomie productive.

*Economiste et juriste 

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