Opinion. Quid de la mort programmée des formations désormais virtuellement obsolètes de l’université des Antilles ?

PAR JEAN-MARIE NOL*

L’intelligence artificielle s’impose aujourd’hui comme la révolution technologique majeure du XXIe siècle. Après la mécanisation, l’électrification, l’informatisation puis Internet, elle constitue le moteur d’une nouvelle transformation économique mondiale dont les conséquences seront aussi profondes que celles de la révolution industrielle du XIXe siècle. Dans ce contexte, les territoires qui ne parviendront pas à adapter rapidement leurs systèmes de formation risquent d’être relégués durablement à la périphérie de la création de richesse , et donc voués à l’appauvrissement collectif de leur population . 

La Guadeloupe et la Martinique sont directement concernées et sont en première ligne exposées par cette mutation historique . Or, au cœur de cette problématique se trouve une institution censée préparer les générations futures aux défis du monde de demain : l’Université des Antilles.

Pourtant, à observer l’évolution des cursus universitaires proposés depuis plusieurs années, un constat s’impose progressivement.  En effet, les deux chercheurs spécialistes de l’intelligence artificielle, Laurent Alexandre et Olivier Babeau avertissent : si l’enseignement supérieur ne se réforme pas, les nouvelles technologies le remplaceront dans la production et la transmission des savoirs.

Alors que conscientes de cette mort programmée de l’université,  les grandes universités mondiales restructurent leurs formations autour de l’intelligence artificielle, de la science des données, de la robotique, de la cybersécurité, du calcul haute performance ou encore de l’économie numérique, l’Université des Antilles semble prisonnière d’une logique académique héritée d’un autre âge. Les formations continuent majoritairement de reproduire des schémas conçus pour répondre aux besoins administratifs, sociaux et économiques du siècle précédent, tandis que la révolution technologique avance à une vitesse inédite.

Le problème n’est pas simplement pédagogique. Il est avant tout économique. Les territoires qui maîtriseront l’intelligence artificielle capteront les emplois les plus qualifiés, attireront les investissements, développeront leurs propres entreprises innovantes et renforceront leur souveraineté économique. À l’inverse, ceux qui se contenteront d’utiliser des technologies conçues ailleurs deviendront dépendants des décisions prises par les grandes puissances technologiques.

Le meilleur exemple de cette guerre de l’IA nous ait donné par l’attitude des Etats Unis. Ainsi l’administration Trump a ordonné, au titre du contrôle des exportations, de couper l’accès à ces modèles IA les plus puissants pour « tout ressortissant étranger, à l’intérieur ou à l’extérieur des Etats-Unis », y compris « les employés étrangers » de la startup Anthropic.

Et selon le communiqué de l’entreprise l’administration américaine Invoquant des questions de « sécurité nationale » exige que la start-up américaine d’intelligence artificielle restreigne l’accès de Claude Fable 5 et de Mythos 5 aux seuls ressortissants américains.

Dans cette compétition mondiale, la formation du capital humain constitue le principal facteur de réussite.

Or, les signaux de transformation restent particulièrement faibles aux Antilles . Les cursus spécialisés demeurent limités, les investissements dans les infrastructures numériques apparaissent insuffisants face aux standards internationaux, les laboratoires de recherche consacrés à l’intelligence artificielle restent peu visibles et les liens entre l’université et les secteurs industriels émergents demeurent fragiles.

Pendant ce temps, les étudiants les plus ambitieux poursuivent leur formation dans les grandes écoles et universités de l’Hexagone, du Canada ou des États-Unis, alimentant un phénomène continu de fuite des cerveaux qui devrait, somme toute, s’accélérer dans un proche avenir.

Cette situation crée un paradoxe inquiétant. Alors que les responsables politiques évoquent régulièrement la nécessité de bâtir un nouveau modèle économique fondé sur l’innovation, la réindustrialisation et la montée en gamme des compétences, l’outil principal permettant de préparer cette transition semble évoluer à un rythme très inférieur à celui des transformations en cours.

Comment construire une économie de l’intelligence artificielle sans former massivement des ingénieurs spécialisés, des développeurs, des data scientists, des experts en automatisation ou des chercheurs capables de produire eux-mêmes les technologies locales de demain ?

Le risque est d’autant plus important que l’intelligence artificielle ne se limite plus au secteur informatique. Elle transforme désormais l’agriculture, la santé, les transports, l’énergie, la logistique, le tourisme, l’industrie manufacturière et même les services publics. Toutes les activités économiques seront concernées.

Une université qui ne place pas cette révolution technologique au cœur de sa stratégie risque de préparer ses étudiants à des métiers dont certains pourraient être profondément transformés, voire partiellement ou totalement automatisés dans les prochaines décennies.

La question devient alors celle de l’adéquation entre l’enseignement supérieur de l’université des Antilles et les besoins futurs du territoire. Mais afin d’illustrer concrètement le retard pris par les Antilles dans la révolution de l’intelligence artificielle et du numérique , l’exemple de l’île de la Réunion semble pertinent à plus d’un titre .

Ce retard de la Guadeloupe et de la Martinique pris sur l’île de la Réunion apparaît d’autant plus préoccupant lorsqu’il est comparé à la trajectoire suivie en matière  de data centers . L’île de La Réunion offre aujourd’hui un exemple d’innovation particulièrement révélateur. Alors que les Antilles débattent encore des orientations à donner à leur stratégie de changement statutaire , la Réunion qui a clôturé de fait cette problématique institutionnelle a déjà engagé des investissements structurants dans les infrastructures qui constituent le socle de l’économie de l’intelligence artificielle.

L’inauguration récente du data center Omega 1 illustre cette volonté d’anticipation. Bien plus qu’un simple centre informatique, cette infrastructure innovante présente à La Réunion représente un outil de souveraineté numérique capable de stocker, traiter et sécuriser des volumes massifs de données, ressource devenue essentielle dans la nouvelle économie mondiale.

Cette avance n’est pas anodine. Les data centers constituent aujourd’hui l’équivalent des ports, des routes et des zones industrielles de la révolution numérique. Sans eux, il devient impossible de développer à grande échelle les applications d’intelligence artificielle, les services cloud, les activités de cybersécurité ou encore les plateformes numériques à forte valeur ajoutée.

Pendant que La Réunion se positionne progressivement comme un hub numérique régional connecté aux grands flux internationaux de données, la Guadeloupe et la Martinique demeurent dépendantes d’infrastructures situées à plusieurs milliers de kilomètres, avec les conséquences que cela implique en matière de latence, de souveraineté technologique et d’attractivité économique.

Cette différence de trajectoire soulève une interrogation fondamentale concernant le rôle de l’Université des Antilles. Car la révolution de l’intelligence artificielle ne repose pas uniquement sur la formation des compétences ; elle exige également un environnement technologique performant permettant aux chercheurs, aux étudiants et aux entreprises de travailler sur des capacités de calcul et de stockage adaptées aux exigences contemporaines. À La Réunion, la montée en puissance des infrastructures numériques crée un écosystème favorable à l’émergence de nouvelles filières de formation et de recherche.

Aux Antilles, l’absence de projets comparables contribue au contraire à accentuer le décalage entre les besoins futurs de l’économie numérique et l’offre actuelle d’enseignement supérieur,  qui devrait, selon toute vraisemblance, devenir très rapidement obsolète .

Le contraste est d’autant plus frappant que la Guadeloupe et la Martinique disposent pourtant d’atouts géostratégiques considérables pour devenir un carrefour numérique de la Caraïbe. Leur position entre l’Europe et les Amériques, la qualité de leurs réseaux de télécommunications et leur appartenance à l’espace juridique européen pourraient leur permettre d’attirer des activités numériques de haut niveau. Mais ces avantages risquent de demeurer théoriques tant qu’ils ne s’accompagneront pas d’investissements massifs dans les infrastructures de données et d’une profonde modernisation des cursus universitaires.

L’exemple réunionnais démontre ainsi qu’en matière d’intelligence artificielle, la compétition entre territoires ultramarins a déjà commencé et que certains ont pris plusieurs longueurs d’avance. Dans ces conditions, le maintien en l’état des formations de l’Université des Antilles apparaît moins comme un simple retard d’adaptation que comme le symptôme d’un décrochage stratégique dont les conséquences pourraient peser durablement sur la compétitivité future de la Guadeloupe et de la Martinique.

Les Antilles françaises connaissent déjà des difficultés structurelles : faible croissance, dépendance aux importations, déficit commercial chronique, vieillissement démographique et départ d’une partie de leur jeunesse qualifiée. Dans ce contexte, manquer le virage de l’intelligence artificielle reviendrait à aggraver des fragilités existantes. L’enjeu dépasse donc largement la seule communauté universitaire. Il concerne l’ensemble du développement économique régional. Certains observateurs considèrent même que la bataille est déjà en grande partie perdue.

Non pas parce que les Antilles seraient incapables de réussir leur transition numérique, mais parce que les décisions stratégiques nécessaires auraient dû être engagées depuis plusieurs années. Les grandes universités internationales forment désormais des milliers d’étudiants spécialisés chaque année, développent leurs propres centres de calcul, attirent les meilleurs chercheurs et collaborent directement avec les géants mondiaux du numérique. Plus le retard s’accumule, plus il devient difficile à rattraper. La guerre de l’IA a déjà commencé. 

Et il n’y aura que deux camps : les gagnants et les perdants .Pour autant, cette trajectoire n’est pas irréversible. Les Antilles disposent d’atouts importants : une jeunesse connectée, une position géographique stratégique dans la Caraïbe, des besoins locaux susceptibles de servir de laboratoire d’expérimentation pour les nouvelles technologies et un potentiel de coopération avec les espaces francophones, européens et américains. Mais ces avantages ne pourront produire leurs effets qu’à condition d’une profonde réorientation de l’enseignement supérieur vers les compétences qui structureront l’économie mondiale des prochaines décennies.

C’est un des grands sujets qui a suivi l’émergence de ChatGPT et de l’intelligence artificielle : certains métiers ne vont-ils pas devenir obsolètes ? Et si oui, va-t-il falloir dès à présent réduire la voilure sur certaines formations qui mènent à des métiers condamnés par l’IA. C’est une réflexion qui a été menée ces dernières années du côté de la Chine, vu les décisions drastiques prises par les universités. Près de 12 000 formations « obsolètes » à l’ère de l’IA mises ont été mises au placard en Chine.

La Chine a supprimé 12 200 programmes universitaires entre 2021 et 2025, jugés obsolètes face aux avancées technologiques. En parallèle, 10 200 nouveaux cursus ont été créés, représentant 30 % des programmes réajustés pour intégrer l’intelligence artificielle.Les domaines des humanités et de certaines sciences juridiques et comptables tels que droit , comptabilité , fiscalité, histoire, arts, langues et management sont les plus touchés par ces réformes drastiques. Pourquoi c’est important — Cette transformation massive du système éducatif chinois pourrait influencer d’autres pays à revoir leurs priorités académiques face à l’évolution technologique. La véritable question n’est donc plus de savoir si l’intelligence artificielle transformera la société antillaise, c’est une lapalissade.

Cette transformation est déjà virtuellement en cours. La question est de déterminer si l’Université des Antilles entend en être l’un des moteurs ou si elle se résignera à accompagner, avec retard, des mutations conçues ailleurs. Car dans la compétition mondiale des connaissances, le temps constitue désormais la ressource la plus précieuse. Chaque année perdue dans l’adaptation des formations est une année gagnée par les territoires concurrents.

Et dans l’économie de l’intelligence artificielle, les retards accumulés aujourd’hui peuvent rapidement devenir les dépendances de demain avec à la clé la vassalisation.

*Economiste et juriste 

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