Opinion. Pourquoi l’autonomie alimentaire qu’on essaie de nous vendre est une illusion et qui mènera la Guadeloupe à l’impasse ? 

PAR JEAN-MARIE NOL*

Pendant des décennies, la Guadeloupe a vécu dans l’illusion qu’une économie principalement fondée sur la consommation, les importations et les transferts publics pouvait durablement garantir la stabilité sociale.

Le territoire s’est progressivement transformé en une société de distribution davantage qu’en une société de production. Les bateaux sont devenus les véritables artères de la vie quotidienne : alimentation, matériaux de construction, biens manufacturés, carburants, équipements, médicaments, tout ou presque dépend des importations.

Cette dépendance massive semblait supportable tant que la mondialisation restait fluide, que les coûts du transport maritime demeuraient relativement faibles et que l’État français conservait les moyens budgétaires d’alimenter massivement les économies ultramarines. Mais le monde qui émerge aujourd’hui remet brutalement en cause ce modèle.

Les crises internationales successives ont agi comme des révélateurs. La pandémie de Covid avait déjà montré la fragilité des chaînes d’approvisionnement mondiales. La guerre au Proche-Orient et le blocus du détroit d’Ormuz aggravent désormais cette vulnérabilité en provoquant une explosion des coûts énergétiques et du fret maritime.

Dans un territoire insulaire comme la Guadeloupe, chaque tension géopolitique mondiale se répercute immédiatement sur le prix du panier alimentaire, sur les matériaux de construction, sur l’ensemble des produits manufacturés, sur les coûts de transport et donc sur l’ensemble du coût de la vie. Cette dépendance extérieure extrême apparaît désormais non seulement comme une faiblesse économique, mais aussi comme un risque stratégique majeur.

Face à cette réalité, les discours sur la souveraineté alimentaire se multiplient. À Petit-Canal, à Bonneveine et dans plusieurs communes de Guadeloupe, des initiatives locales tentent de promouvoir une agriculture plus durable et une consommation de proximité, mais toujours à petite échelle.

Depuis la crise sociale de 2009 sur la vie chère, des exploitations agricoles incarnent cette volonté de renouer avec la terre, avec les circuits courts et avec une certaine autonomie alimentaire. Les consommateurs viennent eux-mêmes récolter leurs légumes biologiques ou non et redécouvrent le lien direct entre production et consommation.

Dans une société marquée par la vie chère, ces expériences rencontrent un écho croissant. Beaucoup y voient une forme de résistance face à la dépendance aux importations et aux fluctuations du commerce mondial.

Pourtant, derrière cette aspiration légitime à produire localement, une vérité économique plus complexe s’impose. La petite agriculture locale, aussi vertueuse soit-elle sur le plan écologique ou symbolique, ne pourra jamais à elle seule répondre aux besoins alimentaires d’un territoire moderne de près de 400 000 habitants vivant selon des standards de consommation contemporains.

Aujourd’hui encore, environ 80 % des produits alimentaires consommés en Guadeloupe sont importés. Et cette dépendance ne relève pas uniquement d’un manque de volonté politique ou agricole ; elle découle aussi d’une réalité économique implacable : produire localement coûte cher.

Le foncier, l’énergie, l’eau, les charges sociales, les contraintes climatiques, la faible mécanisation, le coût du travail et l’étroitesse des exploitations rendent la production agricole guadeloupéenne très limitée et difficilement compétitive face aux grandes puissances agricoles internationales.

Imaginer que la Guadeloupe pourrait atteindre une autosuffisance alimentaire complète à travers une agriculture artisanale ou de petite échelle relève donc largement du mythe. Cette vision peut contribuer à renforcer certains circuits courts, à améliorer la qualité alimentaire et à maintenir des savoir-faire, mais elle ne constitue pas à elle seule une stratégie globale de développement économique.

C’est précisément là qu’émerge la nécessité d’un changement de paradigme beaucoup plus profond. La véritable question n’est plus seulement de produire localement, mais de savoir comment créer de la valeur ajoutée, de la richesse et des emplois dans un environnement mondial devenu instable et concurrentiel. Or cela suppose de dépasser le modèle exclusivement agricole pour entrer dans une logique industrielle adaptée aux réalités géographiques de la Guadeloupe.

La Guadeloupe possède en réalité un positionnement géographique qui pourrait devenir un atout majeur dans la Caraïbe. Située entre les marchés caribéens, sud-américains et européens, elle pourrait développer un modèle fondé sur la transformation agroalimentaire régionale. L’idée serait moins de prétendre produire intégralement toutes les matières premières localement que de devenir une plateforme de transformation industrielle à forte valeur ajoutée.

Des produits agricoles bruts provenant de la Caraïbe ou d’Amérique latine pourraient être importés, transformés en Guadeloupe puis redistribués vers les marchés régionaux, européens ou internationaux.

Un tel modèle permettrait de contourner plusieurs limites structurelles du territoire. La Guadeloupe manque de surfaces agricoles massives, mais elle peut développer des capacités de transformation, de conditionnement, de logistique, d’innovation alimentaire et de montée en gamme qualitative. L’enjeu serait alors de construire une véritable industrie agroalimentaire moderne  : conserveries, transformation des fruits tropicaux, production de plats préparés, filières de jus, épices, cosmétique végétale, biotechnologies tropicales, nutrition spécialisée ou encore valorisation des produits marins.

Ce changement de paradigme serait fondamental car il déplacerait le centre de gravité économique du territoire. Au lieu de rester une économie principalement tournée vers la consommation subventionnée et les transferts publics, la Guadeloupe pourrait progressivement redevenir une économie productive créatrice de richesse. Or cette mutation devient aujourd’hui presque une nécessité historique.

Car le contexte mondial et national se durcit rapidement. La France entre dans une période de contraintes budgétaires majeures. Le poids colossal de la dette publique (plus de 3500 milliards d’euros), la hausse des taux d’intérêt, les dépenses militaires liées aux tensions internationales et le ralentissement économique mondial limitent désormais fortement les capacités financières de l’État français.

Les Outre-mer, longtemps soutenus par des transferts publics massifs, risquent progressivement de subir des restrictions budgétaires durables. La baisse des crédits de la Lodéom, la réduction des aides au logement social et les coupes dans certains dispositifs de soutien économique constituent probablement les premiers signes d’une évolution plus profonde vers des coupes budgétaires drastiques dans le secteur social.

En 2024, la protection sociale est le premier poste de dépenses (41 %, 693 milliards d’euros), suivi de la santé (16 %, 261 milliards d’euros) (encadré 1), puis des services généraux (11 %, 181 milliards d’euros), des affaires économiques (10 %, 166 milliards d’euros) et de l’enseignement (9 %, 149 milliards d’euros). C’est désormais là dans la sphère des dépenses sociales que se situe le principal gisement d’économies pour réduire la dette et les déficits.

Cette perspective change radicalement la nature du débat économique en Guadeloupe. Pendant longtemps, la question du développement était pensée à travers la redistribution publique et la solidarité nationale. Mais, si les moyens de l’État se contractent durablement, alors la survie économique des territoires ultramarins dépendra beaucoup plus de leur capacité à produire eux-mêmes de la richesse.

La question devient donc existentielle : comment maintenir un niveau de vie acceptable dans une société qui dépend massivement de l’argent public si cet argent diminue progressivement ?

Dans ce contexte, continuer à fragiliser les producteurs locaux, les entrepreneurs, les industriels naissants ou les filières agroalimentaires constituerait une erreur stratégique majeure. Car ce sont précisément ces acteurs qui pourraient permettre demain de réduire partiellement la dépendance économique extérieure du territoire. Une société qui ne produit presque rien devient extrêmement vulnérable lorsque les crises mondiales perturbent les flux commerciaux et lorsque l’État réduit ses soutiens financiers.

Cela suppose toutefois une révolution culturelle profonde. Pendant des décennies, la Guadeloupe s’est largement structurée autour d’une économie tertiaire dominée par la consommation, l’administration publique et les services. Le monde de la production, de l’industrie et de l’entreprise a souvent été marginalisé dans les représentations collectives. Or le nouveau contexte mondial impose de réhabiliter la culture productive, industrielle et entrepreneuriale.

Produire en Guadeloupe restera toujours plus difficile qu’ailleurs. L’insularité ne disparaîtra pas. Les contraintes énergétiques, logistiques et foncières demeureront fortes. Mais, dans un monde marqué par les ruptures géopolitiques, les tensions sur les chaînes d’approvisionnement et la fragmentation économique mondiale, la capacité à maîtriser au moins partiellement sa production devient un facteur essentiel de résilience.

La souveraineté alimentaire ne doit donc plus être pensée uniquement comme le retour nostalgique à une agriculture traditionnelle idéalisée. Elle doit être intégrée dans une stratégie beaucoup plus vaste de souveraineté productive. Une stratégie combinant agriculture locale, industrie agroalimentaire moderne, intégration régionale caribéenne, innovation technologique et montée en gamme qualitative.

La Guadeloupe arrive probablement à un tournant historique. L’ancien modèle fondé sur la mondialisation fluide, les importations massives et l’irrigation financière permanente de l’État montre progressivement ses limites. Le nouveau monde qui se dessine sera plus instable, plus compétitif et plus contraint budgétairement.

Dans cet environnement, les territoires qui survivront le mieux seront ceux capables de produire, transformer, exporter et créer eux-mêmes une partie de leur richesse.

La question n’est donc plus simplement de savoir s’il faut consommer local. La véritable question est désormais beaucoup plus ambitieuse : la Guadeloupe veut-elle redevenir une terre qui produit réellement de la richesse ou rester durablement un marché de consommation dépendant des bateaux, des importations et des transferts publics venus d’ailleurs ?

Il est plus que temps que nos députés et sénateurs interpellent le gouvernement pour la mise en œuvre d’un grand plan industriel de développement de la Guadeloupe.

« Les hommes n’acceptent le changement que dans la nécessité et ils ne voient la nécessité que dans la crise. »
Par Jean Monnet

*Economiste et juriste 

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