PAR JEAN-MARIE NOL*
La Guadeloupe aura du mal à éviter la récession économique et les affres de la fin de l’État providence Les vents contraires soufflent de plus en plus fort pour l’économie française. Et les prévisions pour l’avenir ne sont pas rassurantes.
La crise totale que nous traverseront imposera-t-elle de redéfinir la formule ? Sommes-nous toujours en train de “changer d’époque” ou allons-nous vivre quelque chose de tellement plus radical qu’il conviendrait mieux de remplacer “fin d’une époque” par “fin d’une civilisation” ?
En réalité, on ne peut pas dire que la situation économique et financière soit florissante. Les inégalités sont reparties à la hausse, le 1% des plus riches est de plus en plus riche. On commence à se rendre compte qu’on est en train de détruire la notion même de travail avec la révolution technologique de l’intelligence artificielle et de la robotisation, ainsi que notre propre environnement de vie.
Et la tentation se répand partout de choisir un pouvoir autoritaire pour sortir du « bordel » sociétal, depuis le meurtre abominable d’une petite fille de 11 ans, une tentation en France pour l’instant et une réalité en Russie, en chine , en Amérique etc…Qu’y a-t-il de commun entre les guerres en Ukraine et à Gaza, la poussée de l’extrême droite, l’émergence de puissances du Sud, etc…
Ce sont les signes d’un changement d’époque où la demande d’ordre et d’autorité se fait de plus en plus pressante . Aujourd’hui même à Belfast et dans plusieurs villes de Grande-Bretagne, c’est l’embrasement avec des émeutes anti-immigrés.
Bus incendiés, des routes bloquées… des quartiers entiers d’immigrés s’embrasent après une attaque au couteau avec une tentative de décapitation attribuée à un réfugié soudanais. L’ordre mondial de 1945 a vécu, et c’est dans les crises économiques et sociales et les tensions sociétales que se prépare le suivant, encore incertain : l’ordre dictatorial , la remigration et la recolonisation.
L’histoire de la colonisation , qui de tout temps a été associée à des épisodes de guerres de conquête , est étroitement liée à l’appropriation des ressources et à l’exploitation des richesses naturelles, souvent en réponse aux besoins des puissances dominantes à des moments clés de leur développement économique ou technologique. Ce même schéma pourrait se reproduire à l’avenir pour plusieurs raisons tenant notamment à la nouvelle géostratégie mondiale. Plus de doute dans mon esprit que l’Afrique, l’Amérique du Sud, une partie du sud-est asiatique et surtout la région Caraïbe vont faire l’objet d’une nouvelle période de colonisation aussi brutale que dans le passé.
La question d’une potentielle troisième vague de colonisation au XXIe siècle va ainsi émerger comme un enjeu crucial, à la croisée des avancées technologiques majeures et des ambitions géopolitiques renouvelées. L’avènement de la quatrième révolution industrielle, marquée par la montée en puissance de la robotisation , du numérique, et de l’intelligence artificielle, s’inscrit dans une dynamique où la maîtrise des ressources naturelles, notamment celles de l’espace et des grands fonds marins, devient un objectif stratégique de premier ordre pour les principales puissances économiques et militaires du monde moderne.
Cette ruée vers l’espace et les océans, alliée à des politiques protectionnistes comme celles incarnées par Donald Trump aux États-Unis, redéfinit les rapports de force internationaux et pose des questions profondes sur l’équilibre économique, environnemental et géopolitique mondial. Ainsi dans ce nouveau contexte, nul doute que la course au contrôle des ressources naturelles critiques est d’ores et déjà lancée entre les grandes puissances avec comme point d’orgue une nouvelle politique de recolonisation.
Il ne s’agit pas de chercher un grand complot ou une explication simple ; mais on ne peut pas ne pas être frappé par l’accumulation de crises dans le monde : les guerres en Ukraine à Gaza, au Liban ou en Iran , la poussée d’extrême droite et la polarisation de nos débats sur l’identité , le durcissement de la Russie, les tensions entre la Chine et les Etats-Unis, l’effondrement programmé de Cuba par l’impérialisme américain , le désengagement des principales puissances occidentales dans le financement des programmes d’aides humanitaires et aussi l’aide au développement .
Bref, y a-t-il juste une coïncidence, ou une certaine cohérence avec une certaine vision de la future dictature en gestation qui se profile en France et dans le monde ?
Nous vivons dans un ordre international qui a été façonné à la fin de la Seconde Guerre mondiale, et qui porte largement la marque de l’Occident dominant. Le monde a connu de nombreux changements depuis : la décolonisation, la fin du communisme soviétique, la mondialisation économique, l’émergence de puissances du Sud global…
Mais l’ordre mondial, lui, semble rester immuable ; c’est trompeur et ce qui craque aujourd’hui dans les rapports de force est juste apparent si on observe les relations internationales, avec la nouvelle donne géopolitique.
C’est plus compliqué dès qu’on entre dans les crises nationales, comme celle que nous vivons en ce moment en France et ailleurs en Europe , avec la poussée d’extrême droite. Mais là encore, on peut y voir une fin de cycle douloureuse.
Une partie des craquements de notre société antillaise , comme dans d’autres pays occidentaux, est le fruit de décennies de crises mal maîtrisées.
La conclusion de ce rapide tour du monde, c’est que nous sommes dans un changement d’époque : fin du monde « occidentalo-centré » de 1945, fin de la mondialisation glorieuse des dernières décennies, fin de l’illusion de démocraties inégalitaires. Ces crises sont à la fois nationales et globales ; leurs solutions le seront aussi.
Pendant longtemps, les sociétés occidentales ont vécu dans la conviction que le progrès économique, scientifique et technologique garantirait un avenir toujours meilleur. La croissance semblait acquise, la démocratie apparaissait comme le modèle politique dominant, la mondialisation promettait la prospérité partagée et les avancées scientifiques laissaient espérer une maîtrise croissante des risques naturels et humains.
Pourtant, ce récit optimiste semble aujourd’hui s’effriter sous nos yeux. De plus en plus d’économistes, de géopoliticiens, de sociologues et de philosophes considèrent que l’humanité n’est plus simplement confrontée à une succession de crises passagères mais à un véritable changement d’époque dont les conséquences pourraient être profondes et durables. Pour certains, le pire n’est pas derrière nous mais devant nous, tant les bouleversements qui s’accumulent paraissent remettre en cause les fondements mêmes du modèle de civilisation construit depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Les signes de cette mutation historique sont nombreux. Les guerres qui se multiplient, des plaines d’Ukraine au Moyen-Orient , les tensions croissantes entre les grandes puissances, la remise en cause de l’ONU et du multilatéralisme, la montée des régimes autoritaires et la fragilisation des démocraties témoignent d’un ordre mondial qui se fissure.
Le système international né en 1945, façonné par la domination occidentale et consolidé par des décennies de croissance économique, semble arrivé à la fin d’un cycle. Les puissances émergentes réclament désormais une redistribution des cartes géopolitiques tandis que les anciens centres de pouvoir peinent à conserver leur influence dans un monde devenu multipolaire.
Cette transformation ne se limite pas aux relations internationales. Elle se manifeste également au cœur même des sociétés occidentales. Les effets cumulés de plusieurs décennies de mondialisation ont profondément modifié les équilibres économiques et sociaux. Les délocalisations industrielles, l’accroissement des inégalités, la concentration des richesses entre les mains d’une minorité et le sentiment d’abandon ressenti par une partie des populations ont nourri une défiance croissante envers les institutions politiques traditionnelles. Dans de nombreux pays, cette frustration alimente la montée des mouvements populistes, nationalistes ou radicaux qui promettent de restaurer un ordre perçu comme perdu.
Cette situation rappelle à certains observateurs les années trente, période marquée par la crise économique, le rejet des élites, la montée des extrémismes et l’affaiblissement progressif des démocraties. Sans prétendre que l’histoire se répète mécaniquement, les parallèles interrogent. Le doute collectif, la panne de l’ascenseur social, la peur du déclassement, l’érosion de la confiance dans les institutions et la tentation du repli identitaire constituent autant de symptômes d’une société en quête de nouveaux repères. Comme autrefois, les tensions économiques alimentent les fractures politiques, tandis que les fractures culturelles renforcent les divisions sociales.
Mais, le changement d’époque actuel possède également une dimension inédite qui le distingue des grandes crises du passé. Pour la première fois dans l’histoire humaine, les menaces sont simultanément globales et conscientes. Le changement climatique, l’effondrement de la biodiversité, l’épuisement de certaines ressources naturelles ou encore les risques technologiques liés à l’intelligence artificielle et surtout à la robotisation concernent l’ensemble de la planète.
L’humanité sait désormais que ses propres activités peuvent compromettre son environnement de vie et potentiellement remettre en cause les conditions de son développement futur. Cette conscience collective de la vulnérabilité constitue une nouveauté historique majeure.
L’irruption de l’intelligence artificielle contribue elle aussi à nourrir le sentiment d’entrée dans une nouvelle ère. En quelques années seulement, les progrès technologiques ont bouleversé les modes de production, l’accès à l’information, les métiers intellectuels et les rapports sociaux. Si ces innovations ouvrent des perspectives considérables, elles suscitent également des inquiétudes légitimes.
De nombreux experts anticipent la disparition de plusieurs millions d’emplois, la concentration accrue du pouvoir économique entre les mains des géants technologiques et l’émergence de nouvelles formes de dépendance numérique. L’homme qui se rêvait maître de la technique découvre que ses propres créations pourraient devenir des facteurs de déstabilisation sociale, économique et culturelle.
À cette révolution technologique s’ajoute une crise plus profonde encore : celle du sens. Dans de nombreuses sociétés, les mécanismes traditionnels de transmission semblent s’affaiblir. Les liens entre générations se distendent, les familles se disloquent, les références communes se fragmentent, les identités collectives deviennent plus incertaines. Cette crise de la transmission touche à la fois la famille, l’école, les institutions et les cultures locales. Elle nourrit un sentiment diffus de perte de repères qui traverse une grande partie du monde contemporain.
Dans ce contexte, certains économistes parlent désormais non plus d’une simple crise économique ou financière mais d’une véritable crise existentielle de civilisation. Les difficultés monétaires, l’inflation, la dette privée , l’endettement public, les tensions sociales ou les conflits géopolitiques ne seraient alors que les manifestations visibles d’un dérèglement beaucoup plus général affectant simultanément les dimensions économiques, politiques, culturelles, technologiques et spirituelles de nos sociétés. Ce qui frappe n’est pas seulement l’existence de ces crises mais leur simultanéité. Comme si tous les paramètres qui avaient assuré la stabilité relative des dernières décennies se mettaient à vaciller en même temps.
Il faut d’abord s’entendre sur le diagnostic et sur les remèdes, notre futur électrochoc électoral peut nous y aider. Un schéma des années trente est devant nous. Election présidentielle française sur fond de crise de la démocratie, remise en cause des élites, montée de l’individualisme, capitalisme débridé, croissance médiocre et accroissement du chômage… Dans la France de 2027, tous les mécanismes de la vie en société sembleront se détériorer en même temps, les valeurs s’érodent. Exactement comme dans la France des années trente. Nos années 2000 sont une époque de doute collectif où l’on peine à assimiler les nouveautés – mondialisation accélérée, technologies de l’information, nouveaux modèles familiaux – comme si l’excès de liberté nous était devenu insupportable.
Et, comme dans les années trente, nous sommes à la veille d’un gigantesque retournement idéologique, à la fois réactionnaire et antilibéral. Travail, famille, patrie : voilà le programme qu’on voit déjà poindre. Il y a soixante-dix ans, le repli sur la nation et l’éclipse de la démocratie avaient déclenché un enchaînement fatal jusqu’à la dépression et finalement la guerre mondiale. Nous avons le sentiment aujourd’hui que notre époque a quelque chose d’inédit qui n’a été précédé par aucune répétition, qui n’est la répétition d’aucun événement du passé, qui comporte des dangers contre lesquels nous n’avons aucune préparation – les événements du présent comme la poussée du racisme et de la xénophobie partout dans le monde ont quelque chose de cet ordre.
Les crises sont devenues notre quotidien. Politiques, sociales, économiques, géopolitiques… cela va de soi. Mais aussi personnelles, conjugales, familiales. Et encore locales, nationales, régionales, planétaires. Inévitablement superposées, entrelacées, combinées. Finalement, à force d’être partout, de moins en moins intelligibles, alors le doute s’installe sur l’avenir.
Nous vivons une période de crises. C’est du moins ce que nous entendons quasiment partout et quasiment tout le temps. Le mot habite nos espaces publics et privés.À la télévision, à la radio, dans la presse, jusque dans les repas de famille, le mot se décline à toutes les sauces. Crise économique. Crise financière. Crise monétaire. Crise systémique du modèle social. Crise écologique. Crise climatique. Crise morale. Crise de l’école. Crise de l’autorité. Crise de confiance. Crise politique. Crise des institutions.
Crise de la géopolitique mondiale. Crise des migrants. Crise du logement. Crise planétaire. Crise sanitaire. Cette réflexion prend une résonance particulière dans les sociétés de Guadeloupe et de Martinique où le récit identitaire conserve un puissant pouvoir d’attraction auprès d’un peuple en quête de réparation. Ces territoires se trouvent à la croisée de plusieurs vulnérabilités : dépendance économique, fragilités sociales, vieillissement démographique, exposition aux risques climatiques et influence croissante des mutations technologiques mondiales. Les débats identitaires qui traversent les Antilles françaises s’inscrivent eux aussi dans cette dynamique de crise et de changement d’époque. Derrière les interrogations sur la mémoire, la culture ou les institutions se cache une question plus fondamentale : comment préserver une cohésion collective dans un monde où les repères traditionnels sont profondément bouleversés ?
La révolution numérique et l’intelligence artificielle illustrent parfaitement ce dilemme. D’un côté, elles offrent des opportunités inédites de développement, de création et d’ouverture sur le monde. De l’autre, elles risquent d’accélérer la standardisation culturelle et de renforcer la dépendance envers des centres de pouvoir technologique éloignés des réalités locales. La culture créole, fondée sur l’oralité, l’improvisation, l’émotion et les relations humaines, pourrait se retrouver confrontée à des modèles dominés par les algorithmes et la logique de la donnée. Pourtant, cette même culture pourrait également devenir un atout précieux dans un monde où les qualités spécifiquement humaines — empathie, imagination, créativité et intelligence émotionnelle — acquièrent une valeur nouvelle.
Car toute période de rupture contient aussi des opportunités. L’histoire montre que les grandes crises sont souvent suivies de phases de reconstruction et d’innovation. La Renaissance est née des bouleversements du Moyen Âge ; la reconstruction d’après-guerre a donné naissance à plusieurs décennies de prospérité. Rien ne permet d’affirmer que la période actuelle conduira inévitablement au déclin irréversible de la France . Les sociétés capables de s’adapter, d’innover et de préserver leur cohésion disposent encore de marges de manœuvre importantes.
Pour la Guadeloupe et la Martinique, les années à venir pourraient ainsi représenter un moment décisif. Entre dépendance et autonomie, entre mondialisation et enracinement culturel, entre révolution technologique et préservation de l’identité créole, les choix qui seront effectués au cours de la prochaine décennie détermineront largement le visage de ces territoires à l’horizon 2035. Les crises actuelles constituent certes des menaces réelles, mais elles peuvent également devenir le point de départ sous conditions d’une refondation économique, sociale et culturelle.
Au fond, la question qui se pose aujourd’hui dépasse largement les seuls indicateurs économiques ou les rapports de force géopolitiques. Elle concerne le type de société que les peuples souhaitent construire dans un monde devenu plus instable, plus complexe et plus incertain.
Le véritable enjeu du changement d’époque n’est peut-être pas seulement de savoir comment surmonter les crises présentes, mais comment inventer un nouvel équilibre capable de réconcilier progrès technologique, justice sociale, préservation culturelle et respect des limites écologiques. Car si le pire demeure effectivement possible, l’avenir n’est jamais écrit d’avance. Entre la perspective d’une nouvelle Renaissance et celle d’un long déclin, l’histoire reste ouverte, et les choix collectifs des prochaines années pourraient bien déterminer le destin des générations futures qui aujourd’hui s’annonce sombre .
*Economiste et juriste























