Eau, assainissement, sargasses, criminalité, vie chère… Thierry Devimeux, préfet de Guadeloupe, fait un diagnostic des maux de la Guadeloupe, dit le rôle de l’Etat, propose des solutions. Ceci sans réserve, avec un ton qui est le sien, que les Guadeloupéens apprennent à connaître. Propos recueillis par André-Jean Vidal et Cécilia Larney
Un an après votre arrivée et votre légitime indignation, qu’est-ce qui a changé dans le dossier de l’eau en Guadeloupe ?
Je suis toujours autant indigné. Le sujet est grave, il n’est pas acceptable et on sait que la résolution de ce problème sera longue. On ne peut pas se satisfaire de croire et de faire croire aux gens que nous avons réglé le problème.
Ce sujet de l’eau ne sera réglé que si tout le monde se mobilise, mais nous avons quand même avancé. Je l’ai dit à mon arrivée et je l’ai redit ces derniers mois : « J’ai le sentiment que l’Etat est un peu seul sur cette question à se débattre pour essayer de trouver des solutions. » Je trouvais, en particulier les communes, se mobilisaient peu, alors que l’eau est un service essentiel pour la population et quand on est maire, on ne peut pas ignorer sa population qui n’a pas d’eau.
Certes, l’eau a été déléguée aux EPCI [NDLR : Etablissements publics de coopération intercommunale] qui l’ont délégué au Syndicat, mais on doit se sentir responsable.
« Le problème de l’eau ne sera réglé que si tout le monde se mobilise »
Qu’est-ce qui a avancé depuis un an ?
D’abord, le Syndicat a pris des bonnes résolutions, fin 2025, puisqu’il a délibéré pour créer une Régie autonome, comme la loi le demandait, ce qui est indispensable pour que le système se professionnalise. Cette régie est en place depuis le 1er janvier 2026. La préfiguratrice, une préfète [NDLR : Chantal Ambroise] prépare le sujet, un directeur général a été recruté, il prendra ses fonctions début septembre. On peut penser qu’au 1er janvier 2027, la Régie sera effectivement en place et c’est une très bonne chose.
L’autre élément qui me rend un peu plus optimiste, c’est le Congrès de l’eau, qui a eu lieu il y a quelques semaines, ce sont les différentes réunions et délibérations des assemblées de ces derniers jours, qui ont montré une mobilisation collective de l’ensemble des acteurs publics. Ils ont des résolutions lors du Congrès de l’eau qui vont dans le bon sens. Il faut accompagner le Syndicat, régler le problème des fuites et investir massivement pour renouveler le réseau d’eau et surtout, le réseau d’assainissement. Le dossier de l’eau inclut l’eau potable au robinet, mais aussi le traitement de nos eaux grises qui partent aujourd’hui dans le sol ou dans la mer. Ce qui n’est pas acceptable !
Chacun tire la couverture à soi, mais qui paye la rénovation, la réparation des tuyaux ?
Aujourd’hui, nous sommes sur une réparation financée par l’Etat, l’Europe, la Région et le Département avec trois grands maîtres d’ouvrage : le Syndicat, mais qui n’a pas de capacités à co-financer, il faut le financer à 100 %, l’Etat, la Région et le Département, qui interviennent en maîtrise d’ouvrage déléguée.
Demain, j’espère que nous arriverons à une maîtrise d’ouvrage déléguée les EPCI pour augmenter le montant des investissements que nous réalisons. Nous investissons aujourd’hui 30 à 40 millions d’euros par an pour renouveler le réseau. Si on veut aller vite, c’est-à-dire en 10, 20 ans, quasiment une génération, il faudrait que nous puissions atteindre 100 millions d’euros d’investissement par an. Il faut tout refaire : cela va prendre du temps, coûter beaucoup d’argent et beaucoup d’énergie. Si on peut développer le nombre de maîtres d’ouvrage, nous irons beaucoup plus vite et c’est ce qu’il faut faire.
« Ces 4 dernières années l’Etat a cofinancé le déficit seul »
Dettes et déficit colossaux, le SMGEAG pourrait-il être mise en liquidation ?

Il y a 160 millions d’euros de dettes et probablement, pour l’année 2026, un déficit que nous avions estimé en début d’année à 30 millions. Nous risquons de terminer l’année avec un déficit de 60 à 70 millions d’euros. Il y a un vrai problème de financement, à la fois de cette dette, puisque des entreprises, des institutions, attendent d’être payées.
J’avais annoncé lors du Congrès de l’eau que l’Etat, dans le cadre du Plan d’accompagnement COROM, en 2026, avait programmé 14 millions d’euros sous conditions que les collectivités accompagnent ce mouvement. Jusqu’à maintenant, ces 4 dernières années, l’Etat a cofinancé le déficit seul : il a épongé une partie du déficit. Cette année, j’ai demandé que les collectivités accompagnent l’Etat : c’est l’objet de la délibération qui a été prise par le Congrès des élus, c’est ce qui a été validé par le conseil régional, il y a quelques jours, en actant sa participation à hauteur de 4 millions. Mais, ce plan de financement, que nous avions validé lors du Congrès des élus, c’est pour combler 30 millions.
Il y a effectivement une difficulté qui va se poser : il faudra que nous nous retroussions tous les manches pour trouver des idées, de l’argent pour remettre le Syndicat à flot, sinon il risque de s’écouler, d’être mis en faillite.
Et après ? Comment faire sans service public de l’eau ? Il y a plein de pays qui, malheureusement, sont dans cette situation et n’ont plus d’eau potable : les gens achètent des bouteilles. En Guadeloupe, nous avons besoin de travailler ensemble : l’Etat, que je représente, et l’Etat central, avec les collectivités guadeloupéennes pour trouver des solutions techniques, et surtout financières, pour passer ce mauvais cap.
Dans ce contexte, le gouvernement pourrait-il mettre en place l’Opération d’Intérêt National (OIN), évoquée par les élus ?
C’est ce que le Congrès des élus a proposé pour massifier l’investissement. Cette proposition n’est pas la bonne : l’OIN est un outil réservé aux problèmes d’urbanisme.
Il faut massifier les investissements, mais l’Etat ne doit pas payer la majorité : il doit accompagner le mouvement. Il faut que nous puissions continuer à travailler sur le sujet pour trouver les bonnes solutions.
L’OIN fait de l’Etat le maître d’ouvrage. Sur un sujet qui est de la compétence des collectivités locales, pourquoi l’Etat serait maître d’ouvrage ? Mais, c’est au gouvernement de décider.
Je pense qu’il faut massifier les investissements, que l’Etat, les collectivités et l’Europe soient présents. Et, nous avons probablement de la marge de manœuvre sur les fonds européens.
« Il n’y a que l’Etat qui finance les sargasses »
Concernant les sargasses, les élus disent que l’Etat ne fait pas sa part. Que répondez-vous ?
Je réponds simplement qu’il n’y a que l’Etat qui fait sa part : il n’y a que l’Etat qui finance les sargasses. En 2025, nous avons mis 5 millions d’euros pour traiter le problème des sargasses. Les mairies se chargent de ramasser les sargasses avec plus ou moins de bonheur, parce que c’est très compliqué, mais cette action est financée entre 80 et 100 % par l’Etat. L’Etat fait, mais pourquoi l’Etat serait tout seul ? C’est un sujet qui empoisonne la Guadeloupe. L’Etat est là pour accompagner le développement de la Guadeloupe et à ce titre, s’intéresse aux sargasses.

Les réflexions que nous menons en ce moment pour pérenniser la lutte contre les sargasses, consistent à trouver des mécanismes qui associent d’autres ressources financières et pas nécessairement celles venant des collectivités. Cela peut être un pourcentage de l’octroi de mer, une partie de la taxe de séjour… pour avoir un financement pérennisé pour faciliter la lutte contre les sargasses. Là aussi, il faut être honnête avec les Guadeloupéens : les sargasses sont liées au dérèglement climatique et il est fort probable que nous aurons toujours des sargasses dans les années à venir.
« Remettre à la mer ce qui vient de la mer, est une idée à travailler »
Déverser en haute mer les sargasses échouées sur les plages, une proposition de certains élus, est-ce une possibilité à laquelle l’Etat souscrirait ?
Ce sujet m’intéresse beaucoup. Aujourd’hui, les sargasses, on les ramasse surtout à terre, lorsqu’elles envahissent les plages et on ne sait plus quoi en faire à part des tas en arrière-plage en attendant qu’elles sèchent.
Nous travaillons sur deux idées. La première, c’est comment recycler ces sargasses qu’on a récoltées à terre ? À quoi elles pourraient servir ? Il y a plein d’initiatives et de recherches pour les transformer en amendements agricoles, en produits cosmétiques, en briques de construction…, en sachant que les sargasses contiennent du sel, de l’arsenic, des métaux lourds… et qu’avant de les utiliser, il faut traiter ces questions. Mais, c’est faisable.
L’autre idée est de se dire qu’il serait mieux que les sargasses n’arrivent pas sur les côtes et donc de les récolter en mer. C’est ce qu’essaye de tester la Martinique à petite échelle.
En Guadeloupe, nous sommes à une échelle beaucoup plus importante : le ramassage à terre se fait à coups de milliers de tonnes. Mais, le ramassage en mer est une idée intéressante : les ramasser en mer, les faire sécher quelque part et les remettre en mer pour qu’elles coulent au fond en s’assurant qu’il n’y aura pas de pollution. Remettre à la mer ce qui vient de la mer, est une idée à travailler.
Avec l’échouement des sargasses, certaines plages disparaissent sous l’effet de la collecte par tractopelle. Peut-on envisager de réensabler certains sites ?
Les sargasses sont un facteur aggravant du recul du trait de côte lié au dérèglement climatique et à la montée des eaux. Malheureusement, il n’y a pas de solution face à cela. La récolte des sargasses par des tractopelles accentue le phénomène. Aujourd’hui, nous préconisons le ramassage avec des engins adaptés qui arrivent à prendre les sargasses et pas le sable.
Réengraisser avec du sable, je n’y crois pas : tout repartira. On peut faire des opérations ponctuelles… C’est un enjeu très fort pour la Guadeloupe qui a une économie qui repose en partie sur le développement touristique. Mais, quand on n’a pas d’eau, c’est aussi un problème. Quand on n’a pas d’assainissement, c’est un problème. Quand on pollue les plages, c’est un problème.
Vingt homicides par arme à feu depuis le début de l’année. Que font les forces de l’ordre ?
Les forces de l’ordre sont mobilisées au quotidien, jour et nuit. J’attends d’elles qu’elles soient agiles, qu’elles se remettent en question en permanence pour adapter leur mode d’action à la délinquance.
La gestion de la délinquance est une question de moyens humains : les forces de l’ordre, de l’Etat qui doivent être complétées par les polices municipales des collectivités, et de la technologie.
Aujourd’hui, on ne peut plus se passer de technologie : elle accompagne le travail des forces de sécurité intérieure pour plus d’efficacité avec, par exemple, la vidéoprotection, les radars intelligents, du drone qui arrivera bientôt en Guadeloupe pour surveiller nos côtes. Tous ces éléments de technologie viennent aider les forces de l’ordre pour un travail de prévention et de résolution des problèmes.
La situation n’est pas bonne : une vingtaine d’homicides par arme à feu, une circulation des armes totalement débridée et plus globalement, une violence à tous les étages de la société guadeloupéenne. Il n’y a pas que les 20 homicides. Le vrai problème, c’est une société guadeloupéenne profondément violente : les violences faites aux femmes, les violences faites aux enfants, aux animaux, sur les routes… Partout, il y a de la violence.
Comment arriver à apaiser la société guadeloupéenne ? Comment lui permettre de retrouver une sérénité pour que la violence s’estompe ? Il y a une violence diffuse dans la société qui n’est pas saine et qui perturbe son bon développement.
« Les narcotrafiquants trouvent d’autant plus de complicités locales que la société guadeloupéenne est en souffrance. »
On avance le chiffre de 50 000 armes sur le territoire dont une centaine saisie chaque année. Est-ce satisfaisant ?

Nous en saisissons plus : actuellement, on en a saisi 200. Effectivement, c’est une pression de tous les instants qui est demandée aux forces avec l’appui de la technologie pour arriver à ce que les armes circulent moins, que les gens retrouvent des comportements pacifiés et que les délinquants en haut du spectre soient traqués et arrêtés. Sur cette partie, il faut mettre en perspective une caractéristique de la Guadeloupe qui n’est pas liée à la société guadeloupéenne, c’est la pression du narcotrafic : nous sommes sur la route entre les pays d’Amérique du Sud et l’Europe. Les narcotrafiquants cherchent à passer aussi par les Antilles pour pénétrer l’Europe en utilisant le Port, l’aéroport et les plateformes courrier. La drogue rentre par le linéaire côtier : la Guadeloupe est un archipel ; chaque île est une voie de passage et, forcément, les narcotrafiquants trouvent d’autant plus de complicités locales que la société guadeloupéenne est en souffrance.
Il y a des délinquants qui sont parfois l’expression d’une jeunesse en déshérence, l’expression de quartiers qui ne fonctionnement pas normalement. Il y a une interaction, malheureusement, extrêmement vicieuse entre cette fragilité sociétale et une pression des grands narcotrafiquants qui ont des moyens financiers considérables et qui sont capables de déstabiliser un territoire.
Le travail des forces de l’ordre que j’essaie d’animer, c’est de travailler sur tous ces sujets pour étouffer, à la fois, la délinquance liée au territoire et éviter que les narcotrafiquants s’implantent durablement sur le territoire.
L’opération Déposez les armes n’a pas donné de bons résultats. Sera-t-elle reconduite ?
Je n’y crois pas une seconde. Dans l’Hexagone, j’ai fait plusieurs opérations Déposez les armes, ça marche pour les gens qui ont hérité de l’arme d’un parent, ne savent pas quoi en faire et sont très heureux de la remettre. Nous avons là un problème de délinquance : pour des motifs complètement futiles, ils utilisent des armes de poing pour parvenir à leurs fins : voler une chaîne en or, une voiture… Ces gens n’ont pas du tout envie de donner leurs armes.
Il faut que nous arrivions à mettre la pression pour aller chercher ces armes. C’est plus facile à dire qu’à faire, mais je remercie les forces qui ont retiré 200 armes de la circulation depuis le début de l’année et qui continuent à mettre la pression. Le message que nous devons tous porter collectivement, c’est qu’il n’est pas question qu’il y ait des armes qui circulent dans le territoire. Il faut absolument arriver à réduire cette pression parce qu’elle alimente la délinquance hyper violente. Le nombre d’homicides est insupportable !
« J’aimerais qu’en trois ans, nous équipions toutes les communes de Guadeloupe en vidéoprotection. »
Une convention entre le Grand Port et la gendarmerie permet de renforcer la sécurité du site. Qu’en est-il de la sécurité pour le reste du territoire, le littoral, les îles de l’archipel ?
Cette convention, c’est la complémentarité, et non la substitution, entre les moyens humains et la technologie. Dans le cadre du Grand port, il y avait la technologie et je fais entrer des moyens humains.

Dans le reste du territoire, il y a la vidéoprotection. Dans les communes, les moyens humains sont là, mais il faut les compléter avec des moyens technologiques que nous n’avions pas pour être plus efficaces.
Cela vient compléter un travail que nous allons accentuer en mer, sur le littoral, côté terre et côté mer, avec des interventions coordonnées des gendarmes, des douanes, de la Police, et la présence d’un drone qui va survoler en permanence le territoire. Comme l’avait annoncé le ministre Retailleau, en août 2025, des radars permettront de scanner la mer. Nous travaillons sur tous ces sujets dans un contexte où le territoire est compliqué avec plus de 650 kilomètres de linéaire de côte, et des îles qui servent de rebond, le travail est plus complexe, mais cela ne fait que renforcer notre détermination pour y arriver.
Lors de votre récente rencontre avec les maires au sujet de la vidéoprotection, étaient-ils déterminés ?
J’avais fait une première réunion, en février, avec les maires ; 20 communes sur la totalité du territoire ont postulé pour avoir un équipement vidéo. J’ai augmenté l’enveloppe que j’avais prévue avec le cofinancement du Département et de la Région qui ont accepté d’augmenter leur cofinancement pour apporter une réponse plus rapide et la plus efficace possible au plus grand nombre de communes.

Cette année, nous financerons 10 communes pour 174 caméras. Mais, j’aimerais qu’en trois ans, nous équipions toutes les communes de Guadeloupe en vidéoprotection. J’ai senti les maires très motivés et c’est comme cela qu’on doit travailler. Le binôme Préfet/Maire est super important sur beaucoup de thématiques, en particulier sur celle de la sécurité.
Le nouveau BQP (Bouclier Qualité Prix) a été présenté. Les grandes enseignes jouent-elles le jeu ?
Elles ont toutes participé au BQP qui est le résultat d’une négociation entre les services de l’Etat et les grandes enseignes. Elles ont toutes joué le jeu pour apporter des réponses aux Guadeloupéens sur la question de la Vie chère. Mais, le rôle de régulation de l’Etat est là, et ce BQP permet de réguler ce que les enseignes essayent de faire de manière commerciale.

Aujourd’hui, les Guadeloupéens disposent de 106 produits à 308 euros. Acteurs économiques et services de l’Etat travaillent pour éviter que l’inflation pénalise le pouvoir d’achat des Guadeloupéens. Nous nous engageons collectivement.
« Nous devons trouver un modèle économique qui garantisse un niveau d’offre de prix correcte dans un contexte complexe. »
Vous ajouterez bientôt les magasins de bricolage et les services auto ?
Oui. Ces secteurs correspondent aussi à des besoins des Guadeloupéens. Les associations des consommateurs participent aux discussions avec l’Observatoire des prix, des marges et des revenus, pour que nous soyons à l’écoute de ce qu’attend la population, au-delà des produits alimentaires.
En septembre, vous réunirez les acteurs de l’import et de la distribution. Qu’en attendez-vous ?
Partager le besoin de travailler ensemble sur ces questions de vie chère. Cela ne peut pas rester théorique : il faut des actions concrètes, que toute la chaîne de commercialisation, de l’importateur jusqu’au distributeur soit mobilisée. Le sujet est compliqué parce que la Guadeloupe est un petit territoire : 380 000 habitants, c’est un petit marché. Forcément les effets d’échelle ont du mal à jouer et nous sommes des îles éloignées des centres de production qui sont plutôt en Europe. Il y a des coûts d’approche, de stockage, des éléments intermédiaires qui s’imposent à notre économie, mais le Guadeloupéen, lui, veut des produits à des prix accessibles. Nous devons arriver à trouver un modèle économique qui permette de garantir un niveau d’offre de prix correcte dans un contexte complexe.
C’est pour cela que nous avons besoin de nous parler régulièrement, parfois de manière assez virile, parce que nous avons chacun des intérêts différents. Mais, il faut que le système arrive à être résilient et à proposer une vraie stratégie pour la population.
Où en est le Plan de souveraineté alimentaire ?
Il est en cours de validation. C’est vrai, qu’aujourd’hui, la part de la production locale dans la consommation guadeloupéenne est très mauvaise, entre 20 et 30 % suivant les produits, alors qu’on a ici un territoire avec un climat, des terres qui doivent permettre à l’agriculture de se développer et donc, d’offrir plus de produits à la population guadeloupéenne.

Ce Plan de souveraineté alimentaire qui est travaillé en ce moment entre le Conseil régional et les services de l’Etat a vocation, à l’échéance 2030, d’arriver à augmenter la part des produits alimentaires à près de 50 % dans le panel de consommation. Cela va demander beaucoup d’énergie : il va falloir développer les filières, faciliter l’accès au foncier, permettre à des jeunes de s’installer. Beaucoup de choses qui, aujourd’hui, sont des éléments bloquants.
Mais, cette ambition est partagée par l’ensemble des acteurs et j’espère que nous aurons la force d’aller jusqu’au bout.
L’agriculture nécessite des agriculteurs, qui sont aujourd’hui, pour la plupart âgés. Inciteriez-vous des jeunes gens à faire ce métier ?
Aujourd’hui, nous installons environ 20 jeunes par an. Il en faudrait 200 pour renouveler les générations et plus encore si nous voulons augmenter notre capacité de production. La marche est haute. Oui, j’incite les jeunes à s’installer dans l’activité. Je rencontre beaucoup de jeunes très ambitieux qui ont de très beaux projets agricoles. Il faut surtout leur faciliter l’accès au foncier qui est aujourd’hui un vrai facteur limitant.
« Il faut de l’ambition, en particulier dans le domaine de la souveraineté alimentaire. »
Vous avez visité Lisin Santral. Vous y croyez, dans un territoire qui produit de moins en moins de fruits et légumes, de moins en moins de viande ?
Il faut de l’ambition, en particulier dans le domaine de la souveraineté alimentaire. L’ambition signifie qu’on soit capable de former des jeunes, de les motiver et qu’ils aient accès au foncier et à des outils de transformation pour qu’au final, le consommateur guadeloupéen achète des produits, bruts ou transformés. Donc, cet outil inauguré récemment est absolument indispensable.
Est-il bien positionné dans la chaîne de valeur ? Ne faut-il pas d’abord installer des jeunes avant de mettre l’outil de transformation ? On pourrait en discuter longtemps, mais on a l’outil de transformation : il faut qu’il vive. On doit travailler sur la partie production, l’installation, le développement des filières d’élevage, de production maraîchère. Nous avons une grosse marge de progression, d’autant qu’il y a quelques décennies, on savait faire ! La Guadeloupe produisait des quantités astronomiques de tomates, des melons et d’autres produits agricoles. Il faut inverser la tendance à la baisse. J’y crois : le territoire a tous les atouts pour réussir.
Votre vision de la Guadeloupe quasiment un an après votre arrivée ?
Le territoire a beaucoup d’atouts, mais aussi quelques très grosses difficultés qu’il doit absolument régler s’il veut arriver à sublimer ses atouts. Un territoire ne vit pas sans développement économique : je place l’économie au centre de tout. Sans économie, il n’y a pas de travail. Or, le travail, c’est la seule façon de s’émanciper dans la vie. La Guadeloupe a des atouts touristiques, agricoles, il y a des faiblesses, notamment la petitesse du marché qui rend les sujets économiques plus compliqués, les pressions liées au dérèglement climatique, les dysfonctionnements de l’eau, de l’assainissement, des déchets, de la délinquance qu’il faut absolument régler : une société ne peut pas vivre dans la douleur. C’est ce qui motive l’action publique, c’est ce qui permettra à l’action économique de s’exprimer et à la société guadeloupéenne de retrouver de la sérénité.
« J’entends souvent cette réflexion d’Etat colonial qui ne repose sur rien. »
Que vous inspire l’expression Etat colonial ?

« On » dit que l’Etat est trop présent, c’est l’Etat colonial, mais en même temps, on reproche à l’Etat de ne pas être assez présent. Cela fait longtemps l’Etat n’est plus un Etat colonial. Il est ici aujourd’hui pour accompagner : donner de l’argent avec des subventions, apporter son ingénierie, et faire en sorte que les règles soient respectées pour faire de la Guadeloupe un territoire de la Nation française et non un satellite. C’est tout l’enjeu de la présence de l’Etat. Il y a des sujets sur lesquels on doit s’investir très fortement, sinon ça ne bouge pas et il y a des sujets sur lesquels on ne veut pas s’investir, mais où est amené à le faire, c’est le cas de l’eau. L’Etat est là simplement pour accompagner. L’Etat colonial, cela ne veut rien dire et ne repose sur rien.
En revanche, on peut se demander si l’Etat accompagne correctement le territoire : c’est aux Guadeloupéens d’y répondre. Et qu’est-ce que l’Etat pourrait faire pour mieux accompagner le territoire ? On a tendance, souvent, à dire : « Il faut plus d’argent ! ». Peut-être, je ne sais pas. « Il faut moins de règles ! » Je ne sais pas.
Mon rôle est de garantir à tout le monde qu’ici, en Guadeloupe, les mêmes règles démocratiques s’appliquent que dans n’importe quelle partie du territoire national en vérifiant que les décisions des collectivités sont conformes à la loi, que les élections se déroulent correctement, qu’en matière de sécurité, on a les mêmes outils qu’au national… Et, quand on a des dysfonctionnements atypiques par rapport au national, qu’on y met plus de moyens pour la sécurité, l’eau.
Sur le sujet de l’eau, il n’y a pas un territoire dans l’Hexagone qui est autant aidé que la Guadeloupe par l’Etat ! L’Etat a mis 180 millions d’euros depuis 4 ans sur l’eau. Ce qui n’existe pas dans l’Hexagone puisqu’il s’agit d’une compétence des collectivités. L’Etat accompagne : il n’est pas là pour faire à la place.
Les 14 000 fonctionnaires de l’Etat qui travaillent en Guadeloupe sont mobilisés au quotidien pour accompagner le territoire dans le spectre de leurs compétences : on n’est pas là pour juger, ni pour faire à la place, mais pour accompagner et faire en sorte que la Guadeloupe rayonne !

























