Opinion. Pourquoi il ne faut pas faire l’erreur de prendre les velléités impérialistes de Donald Trump sur les Antilles françaises à la légère ?

PAR JEAN-MARIE NOL*

La publication par Donald Trump d’une nouvelle carte des Etats Unis englobant les Antilles françaises s’inscrit directement dans une résurgence symbolique et agressive de la doctrine Monroe.

Lundi 7 septembre, le président américain a partagé sur son réseau TruthSocial une image générée par intelligence artificielle montrant un drapeau américain recouvrant la quasi-totalité de l’Amérique du Nord, le Mexique, l’Islande, le Groenland et les Caraïbes, y compris la Guadeloupe, la Martinique, Saint-Barthélemy et Saint-Martin. Ce n’est ni plus ni moins que la réactivation de la doctrine Mouroe.

Qu’est-ce que la doctrine Monroe ?,Proclamée en 1823 par le président James Monroe, cette doctrine repose à l’origine sur deux grands piliers.  Les puissances européennes ne doivent plus chercher à coloniser ou à intervenir dans les affaires du continent américain (Nord et Sud), perçu comme la sphère d’influence exclusive des États-Unis.En contrepartie, les États-Unis s’engageaient à ne pas s’immiscer dans les affaires européennes ni dans leurs colonies existantes à l’époque. 

Comment Trump réinterprète cette doctrine? Si la doctrine Monroe d’origine tolérait les colonies déjà établies (comme les îles françaises à l’époque), l’administration Trump et ses alliés en proposent une version radicale et expansionniste à savoir un permis d’ingérence et d’assimilation . Historiquement, la doctrine a été détournée par Washington pour justifier des annexions (Texas, Porto Rico) ou des interventions militaires sous prétexte de sécurité nationale.

En affichant des territoires souverains français sous la bannière étoilée, Trump exprime visuellement une volonté de chasser ce qu’une partie de sa rhétorique nationaliste considère comme du « colonialisme occidental résiduel » dans sa propre chasse gardée.

La notion de « Grande Amérique du Nord » est donc ressuscitée par Donald Trump. En effet, récemment, des membres de son administration, à l’instar du chef du Pentagone Pete Hegseth, ont évoqué ce concept stratégique intégrant les Caraïbes et le Canada dans un espace unique sous contrôle américain. Nous sommes en présence d’une guerre toponymique et souveraine : cette carte sans légende s’ajoute à des décisions unilatérales concrètes de Donald Trump, comme le fait d’avoir officiellement rebaptisé le golfe du Mexique en « golfe d’Amérique » en janvier 2025 ou le lac Ontario en « lac d’Amérique » en août 2026.

En France : si le gouvernement officiel (Quai d’Orsay) est resté initialement silencieux, la classe politique s’est indignée. Des figures d’opposition de la classe politique de la France ont dénoncé une « humiliation » et une attaque flagrante contre la souveraineté française dans les Caraïbes.Il serait tentant de considérer la nouvelle carte des Etats Unis publiée par Donald Trump sur Truth Social comme une simple provocation numérique, une nouvelle extravagance d’un président américain coutumier des coups d’éclat militaires et géographiques ainsi que des mises en scène destinées à son électorat. Ce serait pourtant une erreur de réduire cet épisode à une simple « foucade ».

Car une carte n’est jamais totalement neutre lorsqu’elle est publiée par le dirigeant de la première puissance militaire et économique mondiale. Et lorsque cette carte recouvre du drapeau américain le Canada, le Mexique, le Groenland, l’Islande, une partie de l’Amérique centrale et des Caraïbes, jusqu’à la Guadeloupe, la Martinique, Saint-Martin et Saint-Barthélemy, elle révèle au minimum une représentation du monde dans laquelle les frontières de la puissance américaine semblent pouvoir être repoussées au gré de ses intérêts.

Le plus inquiétant n’est donc peut-être pas ce que Donald Trump veut faire aujourd’hui, mais ce que cette nouvelle géographie mentale pourrait contribuer à rendre imaginable demain par ses successeurs. L’histoire enseigne en effet que les ambitions géopolitiques commencent rarement par une annexion immédiate. Elles commencent souvent par des discours, des cartes, des concepts, des revendications symboliques, puis par l’installation progressive d’un rapport de force économique, militaire, diplomatique ou technologique. L’idée précède parfois la politique et la politique précède parfois l’action.

La référence implicite à la doctrine Monroe donne à cette affaire de volonté d’annexion des Antilles françaises une portée particulière. Proclamée en 1823, celle-ci avait établi l’idée que les puissances européennes ne devaient plus intervenir dans les affaires du continent américain.

Au fil de l’histoire, cette doctrine a cependant été interprétée de manière beaucoup plus extensive, jusqu’à devenir l’un des fondements idéologiques de la prétention américaine à exercer une influence privilégiée sur l’hémisphère occidental. Ce que l’on observe aujourd’hui ressemble à une nouvelle version, beaucoup plus transactionnelle et expansionniste, de cette logique : l’Amérique ne serait plus seulement une zone d’influence privilégiée de Washington ; elle tendrait à être pensée comme une sphère de sécurité, d’intérêts et, potentiellement, de domination américaine.

C’est précisément ici que les Antilles françaises doivent regarder cette évolution avec le plus grand sérieux. Car la Guadeloupe et la Martinique ne sont pas des îles perdues dans l’immensité caribéenne. Elles sont des territoires français et européens situés au cœur d’un espace maritime où se croisent désormais les intérêts des États-Unis, de la Chine, de l’Europe et d’autres puissances.

La France dispose elle-même d’un atout géostratégique exceptionnel avec son immense zone économique exclusive, largement liée à ses territoires ultramarins. Dans le siècle qui s’ouvre, la maîtrise des mers, des routes commerciales, des câbles sous-marins, des données, des ressources énergétiques, des minerais stratégiques et des espaces maritimes pourrait devenir aussi importante que la maîtrise des territoires terrestres.

C’est pourquoi la notion de « recolonisation » de la caraïbe mérite d’être prise au sérieux, à condition de ne pas lui donner un sens simpliste. Il ne s’agit pas nécessairement d’imaginer demain des soldats débarquant sur les plages de Fort-de-France ou de Pointe-à-Pitre pour planter le drapeau américain. La colonisation du XXIe siècle pourrait être beaucoup plus sophistiquée.

Elle pourrait passer par le contrôle des infrastructures, des capitaux, des technologies, des données, des chaînes logistiques, des ressources stratégiques, des ports, des télécommunications ou des dépendances financières.

La nouvelle colonisation pourrait être économique avant d’être territoriale, technologique avant d’être militaire et financière avant d’être politique.

C’est là que la révolution technologique change complètement la donne. La quatrième révolution industrielle repose sur l’intelligence artificielle, la robotisation, les semi-conducteurs, les infrastructures numériques, les satellites, les biotechnologies et l’accès à des ressources stratégiques. Le lithium, le cobalt, le nickel, les terres rares et d’autres minerais deviennent des actifs géopolitiques majeurs.

Parallèlement, les grands fonds marins, l’Arctique et demain peut-être certaines ressources spatiales apparaissent comme de nouvelles frontières économiques.

La question centrale du XXIe siècle pourrait donc devenir celle-ci : qui contrôlera l’intelligence artificielle, les ressources, les technologies et les infrastructures contrôlera-t-il demain une partie de la souveraineté des autres ?

Dans ce nouvel ordre mondial, les territoires ultramarins pourraient paradoxalement redevenir extrêmement stratégiques. Pendant des décennies, ils ont souvent été présentés comme des périphéries coûteuses, dépendantes et éloignées des grands centres de décision. Demain, leur position géographique pourrait au contraire constituer un formidable avantage stratégique. Ports, espaces maritimes, zones économiques exclusives, câbles sous-marins, biodiversité, positionnement militaire et proximité des grands axes maritimes donnent aux Antilles françaises une importance que les débats politiques locaux sous-estiment parfois dangereusement.

La Caraïbe pourrait ainsi redevenir un espace de compétition entre puissances. Et c’est précisément dans cette perspective qu’il faut comprendre la portée de la carte publiée par Donald Trump. Elle ne prouve évidemment pas l’existence d’un projet américain d’annexion pur et simple des Antilles françaises. Rien ne permet aujourd’hui d’affirmer une telle intention.

Mais, elle s’inscrit dans une séquence plus large de revendications et de représentations expansionnistes : Trump a déjà évoqué le Canada comme potentiel 51e État et manifesté à plusieurs reprises son intérêt pour le Groenland. La publication de cette carte qui inclut les Antilles françaises vient donc renforcer l’impression d’une conception de la puissance américaine qui accepte de remettre en question des frontières et des équilibres considérés jusqu’ici comme acquis.

La réaction mexicaine est d’ailleurs révélatrice. La présidente Claudia Sheinbaum a immédiatement affirmé que le Mexique ne serait « ni une colonie ni un protectorat » d’une puissance étrangère. L’Islande, de son côté, a convoqué l’ambassadeur américain après la publication de la carte. Ces réactions montrent que le problème dépasse largement le seul cas des Antilles françaises : c’est la conception même de la souveraineté des États et des peuples de l’hémisphère occidental qui est interrogée.

Et c’est peut-être là que réside le véritable danger pour la France. Si Paris considère les Antilles uniquement comme une question de politique intérieure, de dépenses publiques, de transferts sociaux ou de gestion budgétaire, elle risque de passer à côté d’une transformation géopolitique majeure. La souveraineté française dans la Caraïbe ne peut plus être seulement administrative. Elle doit devenir économique, énergétique, industrielle, numérique, maritime et militaire.

Car un territoire économiquement dépendant est toujours plus vulnérable à l’influence extérieure. Une économie qui importe massivement, produit peu, accumule peu de capital local et dépend largement des transferts publics peut conserver juridiquement sa souveraineté tout en devenant progressivement dépendante dans les faits. La véritable protection contre une éventuelle recolonisation ne réside donc pas seulement dans les discours patriotiques. Elle réside dans la capacité à produire, investir, innover, former, financer et maîtriser les technologies.

C’est précisément pourquoi la question de l’avenir économique de la Guadeloupe et de la Martinique devient indissociable de leur avenir géopolitique. Une économie locale faible constitue une vulnérabilité stratégique. Une économie capable de produire davantage, d’attirer et de conserver du capital, de développer ses infrastructures numériques, de valoriser son espace maritime, de renforcer son agriculture et son industrie et de participer aux nouvelles chaînes de valeur technologiques constitue au contraire un rempart contre toutes les formes de dépendance.

La France possède encore des atouts considérables. Sa présence dans les Caraïbes lui donne une profondeur stratégique exceptionnelle. Son appartenance à l’Union européenne lui procure un poids économique et diplomatique supplémentaire. Sa marine, ses capacités scientifiques, son industrie et ses compétences technologiques peuvent lui permettre de défendre ses intérêts.

Mais, ces avantages ne sont pas éternels. Une puissance qui ne transforme pas ses avantages géographiques en puissance économique et technologique finit par les perdre.

Voilà pourquoi il serait dangereux de rire et se moquer de la carte de Donald Trump. Il ne faut pas confondre une image publiée sur un réseau social avec un plan militaire d’annexion : ce serait exagérer les faits. Mais il serait tout aussi dangereux de considérer cette image comme dépourvue de signification. Les cartes contribuent à façonner les imaginaires géopolitiques. Et les imaginaires d’aujourd’hui peuvent devenir les stratégies de demain.

La grande erreur serait donc de croire que la colonisation appartient définitivement au passé parce que les empires coloniaux ont officiellement disparu. Le XXIe siècle pourrait voir émerger des formes beaucoup plus complexes de domination : colonisation financière, cyber -colonisation avec dépendance technologique, contrôle des infrastructures, captation des ressources, domination numérique, influence militaire et dépendance commerciale. Le vocabulaire changerait, les instruments changeraient, mais le rapport de puissance pourrait demeurer.

La question posée aux Antilles françaises est dès lors beaucoup plus profonde que celle de savoir si Donald Trump plaisante ou non. Elle est de savoir si les territoires français de la Caraïbe veulent rester de simples espaces de consommation et de transferts publics dans un monde où les grandes puissances se disputent les ressources, les mers, les données et les technologies, ou s’ils veulent devenir eux-mêmes des territoires capables de produire de la valeur stratégique.

Car la véritable souveraineté du XXIe siècle ne se proclamera pas seulement sur les plateaux de télévision ou dans les communiqués diplomatiques. Elle se construira dans les usines, les laboratoires, les universités, les ports, les centres de données, les infrastructures énergétiques, les entreprises et les territoires. Elle se mesurera à la capacité d’un pays à maîtriser son capital, ses technologies, ses ressources et ses chaînes de production.

La carte de Trump doit donc servir d’électrochoc. Non parce qu’une annexion américaine des Antilles françaises serait imminente — rien ne permet de l’affirmer — mais parce qu’elle rappelle brutalement une vérité historique : lorsque le monde entre dans une nouvelle période de compétition entre grandes puissances, les territoires stratégiquement situés ne sont jamais condamnés à rester éternellement à l’écart des rapports de force.

La Caraïbe pourrait être l’un des théâtres majeurs de cette nouvelle compétition. Et les Antilles françaises pourraient y occuper une position centrale. La France ferait donc une grave erreur si elle regardait cette affaire avec condescendance ou amusement. Il ne s’agit pas de céder à la peur, encore moins de prédire une nouvelle invasion coloniale à l’instar de ce qui se passe au Venezuela et à Cuba . 

Il s’agit de comprendre que le monde change et que les anciennes garanties ne suffisent plus.

La recolonisation du XXIe siècle de la caraïbe , si elle devait advenir, ne commencerait probablement pas par une flotte militaire à l’horizon comme c’est le cas en Iran. Elle pourrait commencer par une dépendance économique, se poursuivre par une dépendance technologique et finir par une dépendance stratégique. C’est précisément cette chaîne qu’il faut empêcher de se former.

Et dans cette bataille, la meilleure défense des Antilles françaises ne sera plus seulement le drapeau tricolore. Ce sera leur capacité à devenir économiquement fortes, technologiquement compétitives et géopolitiquement indispensables à l’Union Européenne.

Car, dans le nouveau monde qui se dessine, les territoires qui ne maîtriseront pas leur développement risquent de voir d’autres puissances décider à leur place de la valeur de leur position, de leurs ressources et, demain, peut-être, de leur désir d’avenir institutionnel avec l’Europe.

*Economiste et juriste 

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