Prosper Congré, le Pierre Emmanuel de RCI, est né à Basse-Terre, a vécu les événements de la Soufrière à 19 ans. Il témoigne.
Né à Basse-Terre, le 5 juin 1957, d’une famille nombreuse et modeste, il a fallu qu’un matin d’août 1976, le 15 août 1976 précisément, je me résigne à quitter ma ville natale pour devenir un « réfugié » à la campagne.
J’avais 19 ans. Depuis un mois, je vivais seul dans la maison familiale au 20 rue du Champ d’Arbaud, à Basse-Terre. Le reste des miens étant parti lors de la première évacuation. Je suis donc parti, à mon tour, en exil sur un cargo, affrêté spécialement pour l’occasion, accosté au port de Basse-Terre, avec les derniers « récalcitrants » qui voulaient rester jusqu’au bout chez eux et ne pas quitter leur cocon familial où ils avaient vécu tant d’années.
Trois ans précisément, après 16 années passées dans le quartier du Carmel où j’ai vu le jour. Je ne voulais pas partir car je craignais de ne jamais pouvoir y revenir. Pourtant, sans être un scientifique, encore moins un expert en vulcanologie, je ne croyais pas ceux qui disaient que notre « grande dame » allait exploser et nous tuer !


Je croyais à la vie et j’étais prêt, depuis un mois déjà que ma famille était partie, à survivre à cette évacuation forcée tout en restant chez moi. Dans cette petite maison au jardin minuscule que ma mère avait acheté, forcés déjà que nous avions été de devoir quitter ce bel espace au Carmel où avec cette belle maison, située 11 place des Carmes, au caractère colonial, dotée d’un étage et d’un grenier, j’avais vécu pendant cinq années. Cinq années qui avaient suivi onze autres passées quelques dizaines de mètres plus haut au… 11 allée du Mont-Carmel à proximité de l’église. Là encore dans une maison au caractère colonial.
Un départ forcé dans la douleur
Transporté par la voie maritime, au milieu de milliers d’autres Basse-Terriens, parfois des familles entières ou encore des personnes isolées, jeunes comme adultes ou seniors, moi le marin d’eau douce, qui embarquait pour la première fois sur un tel navire, vers une destination inconnue.

Je savais que le navire se rendait au port de Pointe-à-Pitre. Mais rien d’autre. Quelle ne fût pas ma surprise, à l’arrivée, d’être accueilli par un couple de septuagénaires qui m’ouvraient leurs bras et leurs cœurs comme si j’étais leur propre enfant qu’ils n’avaient pas vu depuis longtemps et qu’ils attendaient avec impatience.
Un couple qui résidait à la section appelée Grand Bois, au Gosier. Ils m’accueillaient chez eux. Comme si j’y avais toujours habité. J’avais ma chambre, mon lit et tout le confort propre à un hôte de passage ! J’étais impressionné devant une telle gentillesse, une telle générosité. Manifestement, ce couple de braves gens, Mr et Mme Déthelot, avait perçu sur mon visage et à mon allure ma détresse passagère face à une situation que je ne maîtrisais pas et qui me dépassait.
Je découvrais la nature après avoir vécu à la ville. Je rencontrais un espace dont j’ignorais l’existence. Pourtant seulement près de 80 km séparaient le 20 rue du Champ d’Arbaud à Basse-Terre de cette section qui allait me pénétrer jusqu’au fond de mes entrailles d’une saveur à nulle part pareille. La Guadeloupe profonde. J’avais quitté l’air pollué pour rejoindre une nature verdoyante et fruitière de laquelle j’ignorais tout. Je découvrais une autre Guadeloupe.
Un séjour plongé dans le bonheur
Je suis un enfant de la Soufrière parce que si ce 15 août 1976 je n’avais pas été contraint de laisser derrière moi dix-neuf années d’une vie citadine, je n’aurais peut-être jamais connu cette vie campagnarde qui allait bouleverser mon existence et l’imprimer d’une réflexion profonde sur le choix parfois imposé de s’isoler dans un espace limité.
C’est comme si je renaissais ailleurs dans un monde qui m’invitait à le parcourir. Je n’allais pas me faire prier. J’allais profiter sans abuser et en participant aux besoins du quotidien, me mettant à la tâche pour pomper l’eau de la citerne, ceuillir les fruits d’un immense potager bien garni. Des oranges, pamplemousses, mandarines, melons, pastèques, mangues, goyaves, corrossols, quénêtes… à profusion et à perte de vue.
Je me levais tôt et me couchait tard pour m’imprégner le plus longtemps possible de cette atmosphère baignée de douceur et de fraîcheur; de tendresse et de caresses. Il faisait chaud et beau la journée mais, à la nuit tombante, une brise nous parvenant des hauteurs de là où nous étions situés, nous revigorait d’énergie pour affronter un lendemain qui ne ressemblait jamais à un autre tant nous allions de découvertes en découvertes;,de surprises en surprises. Ce bonheur au milieu de cœurs apaisés, le devoir accompli, conscient qu’ils étaient de la valeur de la mission qu’ils s’étaient accordée, allait durer un mois.
Un mois aux côtés d’un couple qui m’avait adopté et dont, jour après jour, je faisais, modestement partie de l’existence de gens d’une grande humilité et d’une sagesse exemplaire.
Une séparation partagée entre mélancolie et devoir
Un mois durant lequel ma famille me cherchait sans que je le sache; sans que je puisse même y penser. J’étais si bien et si loin de tout et de tous que mon insouciance dominait tout le reste. Il a fallu que ma mère fasse diffuser une annonce à la radio évoquant ses recherches pour savoir où je pouvais me trouver pour que je puisse penser qu’il fallait que je m’inquiète du sort des miens. Certes, je savais que tous les « déplacés » avaient été pris en charge et qu’ils étaient positionnés par plusieurs dizaines dans des écoles primaires de la Grande-Terre à dormir sur des lits de camps, leurs rares effets personnels au pied de leur lit de fortune.
Mais, je ne savais pas dans quelle commune ni dans quel établissement scolaire. Alors je me suis rapproché de ma mère, Eugénie, et de ma grand-mère, Manda, qui m’ont annoncé qu’elles avaient pris la décision de couper avec ce mode de vie et de tenter, pour la première fois, l’aventure dans l’Hexagone.
Cette France si loin et si proche à la fois. Là où nous avions déjà des racines bien implantées. Alors, comme elles, et comme ma petite soeur, Marie-Line, et mon petit-frère, Alex, nous allions partager, ensemble, notre baptême de l’air !
Et là, entre la famille naturelle et la famille adoptive, il fallait faire un choix. Un choix délicat mais nécessaire car notre avenir en dépendait et plongés que nous étions dans l’incertitude avec l’imbroglio de scientifiques et de décideurs institutionnels, nous ne savions pas à quelle sauce nous allions être mangés.
Ma mère, ma grand-mère et ma petite sœur firent le choix négocié de partir vers Paris où la fille aînée, Jacqueline, première des huit enfants de ma mère, était installée depuis de nombreuses années, et mon petit frère et moi prirent la direction de Toulouse où se trouvait depuis quatre ans un de nos grands frères, Gaston.
Départ effectué en septembre 1976. En l’espace de deux mois, j’étais passé de ma petite ville citadine de Basse-Terre, chef-lieu de la Guadeloupe, à Toulouse, capitale de l’Occitanie, quatrième ville de France, en faisant escale à la section Grands Bois au Gosier, coin isolé de campagne préservée.
Celà allait durer six mois pour ma mère et ma grand-mère qui sont rentrées ensuite à Basse-Terre en Guadeloupe où elles ont retrouvé leur domicile commun. Marie-Line, Alex et moi restant respectivement à Paris et Toulouse poursuivre notre destin.
50 ans après… la vie continue
Cinquante ans après, chacun a fait sa vie. Certains sont partis. Maman, Manda, et tant d’autres. D’autres encore ont tracé leur route et suivi des parcours différents. Marie-Line comme Alex et moi sommes revenus travailler au péyi Gwadloup. Et pour ma part, cinquante ans après, mes quatre vies m’ont orienté pendant trente années dans le corps des sapeurs pompiers de la Guadeloupe pour lequel j’ai pris ma retraite, en juin 2017, à mes soixante ans, avec le grade de capitaine. J’ai ensuite pris ma retraite, en septembre 2021, à soixante-quatre ans, de professeur d’Education Physique et Sportive, profession que j’ai exercé pendant quarante-deux ans. Je suis toujours dans le milieu associatif depuis cinquante deux ans. Et je continue de toucher au journalisme depuis cinquante ans.
Quatre existences d’une vie aux multiples facettes qui m’ont permis d’obtenir un peu plus d’une vingtaine de distinctions et de décorations dont les trois plus importantes sont celles de chevalier dans l’Ordre de la Légion d’Honneur (promotion 14 juillet 2024), chevalier dans l’Ordre National du Mérite (promotion 2011) et officier dans l’Ordre des Palmes Académiques (promotion 2022).
Enfant de la Soufrière que je regarde tous les jours en sortant de chez moi, puisqu’à seulement une dizaine de kilomètres; et qu’il m’est arrivé d’escalader jusqu’au dôme à plusieurs reprises ces dernières années, Enfant de la Soufrière, je suis. Enfant de la Soufrière, je resterai.
Prosper CONGRÉ





















