Opinion. Comment changer l’avenir économique des Antilles qui ne peut plus reposer sur l’agriculture ?

PAR JEAN-MARIE NOL*

Il s’avère qu’il est plus que temps de resituer le débat en Guadeloupe et Martinique d’une question devenue presque rituelle — « comment produire davantage localement ? » — vers une question beaucoup plus économique : « où pouvons-nous créer davantage de valeur ? »

La sécheresse exceptionnelle que connaissent actuellement la Martinique et la Guadeloupe n’est pas seulement une nouvelle crise agricole : elle constitue peut-être le révélateur d’une impasse économique plus profonde. Lorsque les rendements dépendent à ce point des pluies, des cyclones, des températures et désormais du dérèglement climatique, continuer à présenter l’agriculture comme le socle d’une future souveraineté économique apparaît de moins en moins comme une stratégie crédible et de plus en plus comme une croyance chimérique.

Prenons l’exemple de la Guadeloupe Guadeloupe, l’agriculture ne représente plus que 1,8 % de la valeur ajoutée selon les derniers comptes régionaux disponibles dans cette série Insee. En 2023, elle représente 2,7 % des emplois, contre 41,9 % pour commerce-transports-services et 41 % pour administration-éducation-santé-action sociale. Cela ne signifie évidemment pas que l’agriculture est inutile. Elle conserve une importance alimentaire, territoriale, paysagère, culturelle et stratégique sans rapport avec son seul poids dans le PIB.

Mais cela signifie quelque chose d’essentiel : on ne peut raisonnablement lui demander de porter à elle seule le décollage économique de la Guadeloupe du XXIe siècle.

D’autant que la vulnérabilité climatique n’est pas théorique. L’Insee et la DAAF soulignaient déjà, à propos de 2023, le poids des coûts de production et des aléas climatiques, avec les conséquences des inondations, sécheresses, cyclones , tandis que la production animale diminuait de façon drastique .

Le véritable enjeu est donc de changer de paradigme : non pas abandonner l’agriculture, mais cesser de faire de sa seule production locale le moteur attendu du développement industriel antillais.

La réalité économique est implacable. La part de l’agriculture dans la richesse des économies développées s’est considérablement réduite au cours des deux derniers siècles au profit de l’industrie, puis des services et aujourd’hui des technologies.

En Guadeloupe comme en Martinique, la faiblesse du nombre d’actifs agricoles, la petite taille du marché, les coûts de production et de transport, les contraintes foncières et surtout l’accélération du changement climatique rendent illusoire l’idée d’une autosuffisance alimentaire susceptible de devenir le moteur d’une industrialisation.

La crise aiguë actuelle de l’élevage, de la canne ou des cultures maraîchères en Guadeloupe et Martinique montre précisément les limites d’un modèle pourtant très subventionné mais soumis à une instabilité climatique appelée à devenir structurelle.

Il faut donc inverser le raisonnement. Plutôt que de chercher à produire localement à n’importe quel prix des matières premières agricoles que les Antilles ne peuvent pas toujours produire de manière compétitive et régulière, pourquoi ne pas faire de leur position géographique un avantage ? 

Le rapprochement économique avec l’Amérique du Sud, notamment dans le contexte d’une éventuelle mise en œuvre du Mercosur, pourrait ouvrir un nouveau scénario : importer des produits agricoles bruts ou semi-bruts provenant de zones disposant d’immenses capacités de production et beaucoup moins exposées aux intempéries, puis les transformer en Guadeloupe et en Martinique.

Le véritable objectif ne serait alors plus de vendre de la matière première, mais de capter la valeur ajoutée. Fruits, légumes, céréales, huiles, cacao, café, manioc, épices ou autres matières premières pourraient alimenter une véritable industrie agroalimentaire régionale : transformation, conditionnement, conservation, fabrication de produits finis, logistique, recherche, marketing et exportation vers les marchés caribéens et européens.

L’agriculture ne disparaîtrait donc pas ; elle changerait de fonction. Une agriculture locale plus résiliente pourrait satisfaire une partie des besoins de proximité tandis que l’industrie agroalimentaire constituerait le véritable moteur de création de richesse.

C’est précisément là que se situe le changement de doctrine. La « production locale » ne devrait plus être définie exclusivement par l’origine agricole du produit, mais par la capacité du territoire à créer localement de la valeur, des emplois, des compétences, du capital et des entreprises innovantes. Une matière première importée et transformée en Guadeloupe peut générer infiniment plus de valeur économique qu’une production agricole locale insuffisante, coûteuse en intrants et main d’œuvre étrangère et vulnérable aux maladies et surtout aux aléas climatiques.

L’enjeu n’est donc plus de produire tout ce que l’on consomme, mais de transformer une partie de ce que l’on importe afin de retenir davantage de richesse sur le territoire.

Cette stratégie supposerait évidemment de revoir profondément les mécanismes actuels de soutien, notamment l’utilisation des fonds européens et du POSEI, afin d’accompagner progressivement le passage d’une logique de soutien à la production primaire vers une logique d’investissement productif et industriel. Elle nécessiterait également de s’attaquer aux monopoles, de faciliter l’arrivée de nouveaux entrepreneurs, de mobiliser l’épargne locale et de créer les conditions d’une véritable concurrence. Car sans capital, sans entreprises suffisamment solides et sans accès au financement, aucune transformation économique de type industriel ne pourra réussir.

L’agriculture, pour autant, ne doit pas être sacrifiée. Elle doit être repositionnée autour de productions adaptées au changement climatique : hydroponie, cultures hors-sol, agroforesterie, jardins créoles, stockage de l’eau, structures des bâtiments agricoles renforcées en béton armé , sylviculture et nouvelles cultures tropicales. Elle pourrait également devenir une composante du tourisme culturel et écologique.

Mais, il faut accepter une évidence : l’agriculture antillaise du XXIe siècle ne sera probablement plus celle qui devait nourrir à elle seule les ambitions de développement du XXe siècle.

La véritable révolution économique serait donc de passer d’une économie qui cherche désespérément à produire sans succès toutes ses matières premières à une économie qui cherche à transformer, innover et capter la valeur ajoutée. Agroalimentaire, numérique, intelligence artificielle, tourisme culturel, services spécialisés et petites industries innovantes pourraient constituer les nouveaux piliers d’un modèle davantage adapté à la réalité géographique, climatique et financière des Antilles.

C’est pourquoi le débat institutionnel devrait être précédé par ce débat économique. Modifier les institutions sans modifier le modèle de production ne ferait que déplacer les responsabilités sans résoudre le problème fondamental. La question essentielle n’est plus seulement de savoir avec quel type de responsabilité locale l’on gouvernera demain la Guadeloupe ou la Martinique , mais avec quelle économie, quelles entreprises, quels capitaux et quelles sources de création de richesse.

Le changement de paradigme commence donc par une idée simple mais décisive : les Antilles ne doivent plus chercher leur avenir économique dans la nostalgie identitaire et culturel d’un modèle agricole qui s’épuise à grande vitesse , mais dans leur capacité à devenir des territoires de transformation. Leur richesse future ne résidera pas nécessairement dans ce qu’elles cultivent, mais dans ce qu’elles sauront transformer.

À mon sens, nous tenons avec la transformation du modèle agricole un chapitre central du projet de construction d’un nouveau modèle économique pour la Guadeloupe et la Martinique. Il relie remarquablement nos précédentes réflexions sur, la transformation énergétique avec la géothermie et l’hydrogène, la mobilisation de l’épargne guadeloupéenne et martiniquaise, l’article 73 renforcé par un pouvoir normatif et l’article 349 du traité européen l’ouverture prudente sur la Caraïbe et même la crédibilité du débat institutionnel : avant de demander davantage de pouvoir politique, déterminer précisément quel pouvoir économique nous voulons exercer. 

C’est peut-être à cette condition que l’intégration géographique de la Guadeloupe et de la Martinique dans leur environnement américain et caribéen pourra enfin devenir un véritable avantage comparatif économique plutôt qu’un simple slogan politique.

*Economiste et juriste 

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