PAR JEAN-MARIE NOL*
La source des crises financières, économiques et sociales aux Antilles, c’est là le résultat de l’absence de vision prospective et d’un manque d’anticipation.
Les crises actuelles aux Antilles sur les problématiques de l’eau et des transports ne sont pas seulement des accidents de gestion, elles révèlent surtout l’absence d’une culture de l’anticipation et d’une stratégie économique de long terme.La vision prospective économique et l’anticipation sont indispensables pour empêcher les crises car elles permettent de rompre avec la gestion purement réactive et d’agir sur les causes profondes des déséquilibres avant qu’ils ne deviennent incontrôlables.
En Martinique et en Guadeloupe, une crise survient souvent lorsqu’un dysfonctionnement accumulé (dette excessive, bulle immobilière spéculative, pénurie de ressources financières) atteint un point de rupture.
L’anticipation sert de bouclier préventif à travers plusieurs mécanismes clés : La détection précoce des signaux faibles. L’économie locale est systémique , donc la prospective permet d’identifier les déséquilibres naissants avant qu’ils ne se propagent , et surtout d’identifier l’accumulation de dettes insoutenables chez les ménages, les entreprises ou les collectivités locales . Les marchés publics et les acteurs économiques ont tendance à être procycliques (ils amplifient les tendances par mimétisme ou panique). L’anticipation permet de mettre en place des politiques contracycliques.
En prévision d’un ralentissement de l’activité économique , il faut constituer des réserves budgétaires en amont pour pouvoir soutenir l’économie le moment venu , et la préparer aux chocs structurels (les « cygnes noirs » et transitions)Toutes les crises ne sont pas financières. La prospective étudie les grandes mutations à long terme pour éviter des ruptures brutales . A cet effet, il convient d’anticiper la diminution de la dépendance publique pour éviter des chocs budgétaires ou l’effondrement d’industries entières (risques d’actifs échoués), et prévoir l’évolution démographique et le vieillissement de la population pour adapter les systèmes de maisons de retraite et de santé sans provoquer de crise des finances publiques.
La panique lors d’une crise est souvent alimentée par le manque de préparation. La vision prospective utilise des scénarios de crise (stress-tests) qui permettent aux banques centrales et aux collectivités locales d’avoir des plans d’urgence déjà prêts, aux entreprises d’ajuster leurs chaînes logistiques et leurs investissements face aux risques sociaux , géopolitiques ou technologiques. L’exemple des crises sociétales récurrentes de la Martinique et de la Guadeloupe est particulièrement révélateur d’une absence de vision prospective et d’un manque d’anticipation. Il en est ainsi avec les problématiques de l’eau en Guadeloupe et des transports et du SIS en Martinique ainsi que d’autres services publics.
En Guadeloupe comme en Martinique, les crises ne surgissent plus véritablement par surprise. Elles sont annoncées, documentées, chiffrées et, souvent, précédées pendant des années par les mêmes signaux d’alerte. Pourtant, lorsque le point de rupture arrive, les responsables publics semblent toujours condamnés à courir derrière l’urgence, à chercher quelques millions d’euros pour maintenir un service, à négocier des avances de trésorerie ou à solliciter une nouvelle fois l’État.
Cette répétition des mêmes scénarios pose une question politique majeure : pourquoi les élus locaux anticipent-ils si peu les crises économiques et sociales qui frappent régulièrement les deux îles ?
La prospective économique n’est pourtant pas un luxe réservé aux grandes puissances ou aux grandes entreprises. Elle constitue précisément un outil de gouvernement pour les territoires fragiles, insulaires et fortement dépendants des transferts publics. Anticiper, c’est identifier les signaux faibles, mesurer les trajectoires financières, tester différents scénarios, constituer des marges de sécurité et décider avant que la crise ne transforme un problème gérable en catastrophe collective.
Or, en Guadeloupe et en Martinique, la gestion publique semble encore trop souvent fonctionner selon une logique réactive : attendre que le déficit devienne insupportable, que les factures ne puissent plus être payées, que les usagers protestent ou que les mouvements sociaux menacent de bloquer l’économie pour commencer à rechercher des solutions.
La crise de l’eau en Guadeloupe est à cet égard emblématique. L’absence régulière d’eau au robinet pour des ménages et des entreprises ne constitue pas un événement imprévisible. Elle est l’aboutissement d’années de difficultés techniques, financières, organisationnelles et institutionnelles. Lorsque le système atteint un niveau de dette et de déficit qui compromet son fonctionnement, la collectivité se retrouve dans une situation où elle ne maîtrise plus véritablement son calendrier.
Elle doit réparer dans l’urgence ce qu’elle aurait dû restructurer progressivement. La question n’est donc pas seulement celle de l’argent disponible aujourd’hui, mais celle de savoir pourquoi les investissements, la gouvernance, la maintenance et le financement de long terme n’ont pas été suffisamment anticipés.
La même logique apparaît désormais en Martinique avec les transports. Le problème n’est pas seulement de trouver 10 millions d’euros pour assurer la continuité du transport scolaire ou de solliciter 1,5 million d’euros auprès de chaque intercommunalité. Le véritable problème est celui d’un modèle économique devenu structurellement déséquilibré.
Lorsque les dépenses atteignent plusieurs dizaines, voire plus d’une centaine de millions d’euros, alors que les recettes commerciales demeurent très faibles et que le fonctionnement repose massivement sur les financements publics, le déficit n’est plus un accident budgétaire : il devient une caractéristique du système.
Le fait que les responsables martiniquais annoncent désormais un audit et un plan prévisionnel de remise à niveau sur trois ans constitue une démarche nécessaire. Mais elle révèle aussi, paradoxalement, ce qui aurait dû être entrepris bien plus tôt. Une collectivité ne devrait pas découvrir au moment où les factures deviennent impayables que ses dépenses et ses recettes sont durablement incompatibles.
La prospective aurait dû permettre d’établir depuis longtemps plusieurs scénarios : évolution démographique, fréquentation des réseaux, coût du transport scolaire, capacité contributive des ménages, financement des EPCI, évolution de la fiscalité et conséquences d’une éventuelle baisse des dotations publiques.
La crise financière du Service d’incendie et de secours de Martinique illustre le même défaut d’anticipation. Qu’il soit question de 8 ou de 12 millions d’euros selon le périmètre retenu et le moment considéré, le problème essentiel reste identique : comment un service aussi stratégique peut-il se retrouver chaque année dans une situation où son financement doit être recherché dans l’urgence ? La sécurité civile n’est pas une dépense facultative que l’on peut ajuster lorsque les caisses sont vides.
Dans un territoire exposé aux risques naturels, aux incendies, aux accidents et aux événements climatiques extrêmes, son financement aurait dû faire l’objet d’une véritable programmation pluriannuelle.
Mais le déficit des collectivités n’est que la partie visible du problème. Derrière ces crises sectorielles se trouve une question beaucoup plus profonde : celle de la soutenabilité du modèle économique antillais. Une économie largement dépendante des importations, des transferts publics, de la commande publique et de mécanismes de solidarité nationale ne peut pas être pilotée éternellement comme si les ressources publiques étaient illimitées.
Or le contexte français impose précisément de considérer cette hypothèse comme une réalité. Lorsque la France hexagonale connaît elle-même une dégradation durable de ses finances publiques, les collectivités ultramarines doivent intégrer dans leurs scénarios une possible diminution des marges budgétaires de l’État.
C’est ici que l’absence de prospective devient particulièrement dangereuse. Il ne suffit plus de construire un budget pour l’année suivante. Il faut imaginer ce qui se passerait si les dotations diminuaient, si les coûts de l’énergie augmentaient fortement, si les recettes fiscales ralentissaient, si la population vieillissait plus rapidement, si la population active diminuait, si les jeunes continuaient à quitter les territoires, si le coût du transport maritime progressait ou si une nouvelle crise sociale paralysait temporairement l’économie.
La Martinique vient pourtant de connaître un avertissement particulièrement violent avec la crise de la vie chère de 2024. Les pillages et destructions avaient touché de nombreuses entreprises et provoqué des pertes considérables pour le tissu économique. Une telle crise devrait conduire à une véritable politique de prévention : analyse des causes, stress-tests économiques, scénarios de rupture sociale, identification des secteurs vulnérables, mécanismes d’aide prépositionnés et dialogue permanent entre collectivités, entreprises, syndicats et État.
Or, alors même que la question de la vie chère demeure explosive, la menace d’une nouvelle mobilisation réapparaît. Cela signifie que le problème n’a pas été véritablement résolu : il a surtout été temporairement contenu.
C’est toute la différence entre gérer une crise et gouverner un territoire. Gérer une crise consiste à trouver 5 millions d’euros pour tenir jusqu’à la fin du mois, à négocier une avance ou à rechercher un financement exceptionnel. Gouverner consiste à se demander pourquoi il manque ces 5 millions d’euros, pourquoi le modèle produit chaque année le même déficit et comment empêcher que le problème ne réapparaisse douze mois plus tard.
La véritable faiblesse de la gouvernance antillaise réside peut-être précisément dans cette confusion entre décision politique et stratégie économique. Les élus sont naturellement soumis au calendrier électoral et aux urgences sociales. Mais un territoire ne peut pas être dirigé uniquement à l’horizon de la prochaine échéance électorale.
L’eau, les transports, la santé, la sécurité civile, le vieillissement démographique, l’énergie, le logement, les infrastructures numériques et la formation exigent des politiques conçues sur dix, quinze ou vingt ans.
Il faut donc changer de culture politique. La prospective ne signifie pas prédire l’avenir. Elle consiste à préparer plusieurs futurs possibles. Une collectivité sérieuse devrait disposer de véritables « stress-tests » territoriaux : que se passe-t-il si les financements de l’État diminuent de 10 % ? Si les recettes fiscales baissent de 15 % ?
Si le coût énergétique augmente de 30 % ? Si la population active diminue fortement ? Si une crise sociale bloque les ports pendant plusieurs semaines ? Si un cyclone majeur détruit une partie des infrastructures ? Si l’intelligence artificielle et la robotisation réduisent certains emplois tertiaires ? Si les besoins liés au vieillissement explosent ?
Ces scénarios ne sont pas de la science-fiction. Ils constituent les risques auxquels la Guadeloupe et la Martinique doivent désormais se préparer.
L’enjeu est donc moins de savoir quel élu trouvera demain quelques millions d’euros supplémentaires que de savoir quand les territoires commenceront enfin à construire une véritable doctrine économique de long terme. La question fondamentale n’est plus seulement « comment financer le déficit ? », mais « pourquoi notre modèle produit-il durablement du déficit ? ».
Elle vaut pour l’eau, les transports, la sécurité civile, le logement, les collectivités et, plus largement, pour l’ensemble de l’économie.
À force de repousser les réformes structurelles, les collectivités transforment les problèmes d’aujourd’hui en crises de demain. L’urgence devient alors permanente et finit par absorber toute capacité de réflexion stratégique.
La Guadeloupe et la Martinique ne manquent pourtant ni d’experts, ni de données, ni d’institutions capables d’observer les tendances économiques. Ce qui semble manquer davantage, c’est la volonté politique de transformer ces diagnostics en décisions suffisamment tôt.
Le véritable coût de l’absence de prospective est précisément celui-là : lorsque la crise arrive, il n’y a plus de choix véritable, seulement des arbitrages douloureux. Il faut couper, augmenter les contributions, demander des aides exceptionnelles, réduire les services ou accepter une nouvelle dégradation sociale. Anticiper aurait permis de choisir. Ne pas anticiper condamne à subir.
La question posée aujourd’hui aux élus de Guadeloupe et de Martinique dépasse donc largement la gestion de quelques déficits sectoriels. Elle concerne leur capacité à penser l’avenir économique de leurs territoires dans un environnement où l’argent public sera nécessairement plus contraint, où les mutations technologiques seront plus rapides, où le vieillissement pèsera davantage sur les finances publiques et où les tensions sociales liées au pouvoir d’achat risquent de persister.
Les Antilles ne peuvent plus se permettre une politique publique organisée autour du principe : « attendons la crise et cherchons ensuite les moyens de la résoudre ».
La prochaine étape doit être celle d’une politique de prévention économique, fondée sur des indicateurs d’alerte, des réserves financières, des plans pluriannuels, des scénarios de rupture et une véritable stratégie de transformation productive. Car une crise anticipée n’est plus tout à fait une crise : c’est un risque que l’on a eu le courage de regarder en face.
Et c’est précisément cette capacité à regarder loin qui fait aujourd’hui défaut à la gouvernance politique et économique de la Guadeloupe et de la Martinique.
*Economiste et juriste






















