Opinion. L’État ne pourra pas tout faire et entreprendre pour sauver les Antilles des difficultés économiques et financières

Aux Antilles, le débat sur l’autonomie bute désormais sur une vérité politique que personne ne peut éternellement contourner : on ne peut pas réclamer le pouvoir de décider seul et demander, dans le même temps, à l’État français de payer lorsque les décisions deviennent trop difficiles à assumer.

C’est pourtant cette contradiction qui structure aujourd’hui une grande partie du débat public en Guadeloupe et en Martinique. Et elle révèle une réalité beaucoup plus profonde : derrière la revendication d’autonomie se trouve encore une dépendance financière à l’égard de l’État, tandis que la confiance des citoyens dans leurs propres institutions locales s’est considérablement érodée.

Et c’est là que l’on retrouve une position schizophrénique des élus locaux des Antilles qui réclament l’autonomie et dans le même temps appelle l’État à l’aide pour suppléer les manquements graves dans la gestion de l’action publique et  l’incapacité à régler les problématiques de déficits et d’effondrement de la gestion de l’eau, des filières agricoles et du BTP. En réalité , les Antilles attendent trop de l’Etat , or dans le même temps les élus veulent l’autonomie et la responsabilité locale qui à leurs yeux sont indispensables au retour de la confiance, qui est donc plus faible qu’ailleurs.

Et que penser de la position des élus qui lors du XXᵉ Congrès des élus de la Guadeloupe, ont adopté quatre résolutions majeures pour faire face à la crise structurelle de l’eau, sollicitant un engagement massif et des mesures législatives d’exception de la part de l’État, à travers une loi d’opération d’Intérêt National (OIN) : Les élus demandent le classement du réseau en OIN afin que l’État prenne ses responsabilités financières et techniques sur 10 ans pour la reconstruction des infrastructures de distribution et d’assainissement.

La demande porte sur un financement à hauteur de 70 % par l’État : Les investissements globaux nécessaires pour rénover entièrement les réseaux défaillants et moderniser les stations d’épuration sont estimés entre 1,5 et 2 milliards d’euros. Les élus réclament que l’État en assume la majeure partie (70 %), alors même que cette problématique ne relève pas de la compétence de l’État mais des élus locaux . (SIC…)

En France hexagonale, presque un an après la chute du gouvernement Bayrou la situation politique reste confuse, toujours soumise au bon plaisir des oppositions. Au-delà des postures des partis politiques qui pensent déjà à la prochaine élection présidentielle, c’est plus fondamentalement le rapport des guadeloupéens et Martiniquais à l’Etat central et l’effondrement des mythes constitutifs du vivre-ensemble qu’il est nécessaire d’analyser.

Nul ne peut comprendre ce qui se passe aux Antilles s’il ne perçoit pas la relation «schizophrénique» – même si le terme est un peu fort – que les guadeloupéens et martiniquais entretiennent avec l’Etat central. Or, celui-ci est en crise, ce qui les renvoie par un étrange jeu de miroirs à leurs propres doutes. L’Etat est en effet dans l’imaginaire collectif des citoyens antillais celui auprès duquel on peut trouver un emploi qui garantit un poste à vie, qui protège en dernier ressort des aléas de la vie, de l’arbitraire, des crises sanitaires, de la mondialisation, ressentie plus qu’ailleurs comme une menace. En même temps, on le critique, au motif qu’il n’a pas de vision stratégique pour le développement économique , qu’il est trop impersonnel et bureaucratique, qu’il est «mal géré» et coûte trop cher aux contribuables. Comment pourrait-il en être autrement après des décennies de renoncements aux réformes structurelles ? 

On attend tout de lui comme du président de la République, clé de voûte des institutions de la Ve République. Le rôle de l’Etat central a pourtant reculé au cours des dernières décennies, pris en tenaille entre l’échelon européen et l’échelon local. La crise de l’Etat et des finances publiques est en réalité la responsabilité collective des citoyens comme des politiques.

Le paradoxe est devenu presque institutionnel. L’État est accusé de tous les maux : colonialiste,  centralisme, bureaucratie, absence de vision stratégique, éloignement des réalités antillaises, insuffisance des politiques de développement. Mais dès qu’une collectivité rencontre une difficulté financière majeure, dès qu’une filière agricole vacille, dès qu’un service public essentiel se retrouve en tension, dès que les comptes deviennent difficiles à équilibrer, le même État redevient immédiatement indispensable. On lui demande alors d’intervenir, de financer, de compenser, de garantir et, en dernier ressort, de sauver.

Cette relation ambivalente n’est pas nouvelle. Elle constitue même l’un des fondements du rapport particulier que les Antilles entretiennent avec la République. L’État est simultanément perçu comme le problème et comme la solution. Il est critiqué parce qu’il serait trop présent et sollicité parce qu’il serait indispensable. Il est accusé de maintenir une forme de dépendance tout en étant constamment appelé à maintenir les protections qui rendent cette dépendance supportable.

Mais cette équation est en train de devenir financièrement beaucoup plus difficile à tenir. La France n’est plus en mesure de considérer la dépense publique comme une ressource illimitée. Avec des finances publiques fortement contraintes, une dette élevée et des arbitrages budgétaires de plus en plus sévères, l’État devra nécessairement choisir ses priorités. La période où chaque crise ultramarine pouvait être accompagnée d’une nouvelle enveloppe financière sans véritable remise en cause du modèle touche progressivement à ses limites.

La Guadeloupe et la Martinique doivent donc regarder cette réalité en face. Car leur vulnérabilité ne tient pas seulement aux contraintes imposées depuis Paris. Elle tient également à leurs propres fragilités économiques et à leurs difficultés de gouvernance. Lorsque des filières stratégiques s’effondrent, lorsque le BTP traverse une crise, lorsque les collectivités accumulent des difficultés financières ou lorsque des services essentiels peinent à fonctionner correctement, il devient trop facile de désigner systématiquement l’État comme responsable ou comme seul recours.

La crise actuelle de la gestion de l’eau et de la filière canne à sucre en Guadeloupe est particulièrement révélatrice. La récolte 2026, avec environ 312 700 tonnes, aurait diminué de 35 % par rapport à 2025 selon les chiffres cités de l’Union cannière de la Guadeloupe. La sécheresse persistante empêche en outre les planteurs de replanter normalement. Or la canne représente près de la moitié des surfaces agricoles. Ce n’est donc pas seulement une profession qui souffre : c’est tout un pan de l’économie productive guadeloupéenne qui se retrouve fragilisé , et menace de s’effondrer comme un château de cartes en Espagne .

Face à une telle situation, l’appel à l’État est compréhensible. Mais il ne peut constituer à lui seul une politique agricole. Si chaque choc climatique doit être compensé par Paris, si chaque difficulté structurelle du SMGEAG ou de la CTM doit être financée par le budget national et si chaque recul d’une filière doit donner lieu à un dispositif exceptionnel, alors le territoire ne construit aucune véritable capacité de résilience. Il entretient seulement une dépendance croissante à l’égard du contribuable national.

La Martinique se trouve confrontée à une contradiction comparable avec les difficultés financières du Service d’incendie et de secours. Lorsque l’exécutif territorial appelle à une réflexion sur son financement et souhaite y associer « y compris l’État », alors que la compétence n’est pas directement celle de ce dernier, le message politique est clair : lorsqu’une difficulté dépasse les capacités financières locales, Paris demeure le recours ultime. Mais c’est précisément ici que le discours sur l’autonomie doit être confronté à la réalité. Une autonomie véritable ne peut pas signifier simplement davantage de compétences, davantage de pouvoir réglementaire et davantage de capacité à décider.

Elle signifie aussi davantage de responsabilités lorsque les comptes sont déficitaires, lorsque les investissements doivent être financés et lorsque les crises surviennent.Le problème est donc moins l’existence d’une dépendance à l’État que l’incapacité collective à assumer politiquement cette dépendance tout en revendiquant simultanément l’autonomie. Il faudrait au contraire avoir le courage de poser clairement les termes du contrat : si la Guadeloupe et la Martinique veulent davantage de responsabilités, elles doivent également accepter davantage de contraintes, davantage de transparence et davantage de responsabilité financière. Car le véritable déficit des Antilles n’est peut-être plus seulement un déficit budgétaire.

C’est un déficit de confiance. Les citoyens doutent de la capacité des institutions locales à régler durablement les problèmes auxquels ils sont confrontés. Et cette défiance nourrit paradoxalement une demande supplémentaire de protection de l’État. Plus les collectivités sont perçues comme incapables de résoudre certains problèmes, plus Paris est sollicité. Mais plus Paris intervient, plus certains élus peuvent ensuite dénoncer la dépendance envers l’État. Il faut sortir de ce jeu politique devenu stérile. La responsabilité ne peut pas toujours être ailleurs. Ni à Paris, ni à Bruxelles, ni chez les entreprises, ni chez les consommateurs, ni dans les contraintes historiques. Une partie de la responsabilité appartient nécessairement aux décideurs locaux qui disposent aujourd’hui de compétences considérables et qui doivent rendre des comptes sur leur utilisation.

Le débat sur l’autonomie devrait donc commencer par une question beaucoup plus simple et beaucoup plus exigeante : les collectivités antillaises sont-elles réellement prêtes à assumer financièrement les décisions qu’elles souhaitent pouvoir prendre politiquement et ont-elles déjà utilisé efficacement tous les pouvoirs dont elles disposent aujourd’hui ? C’est probablement la question préalable à poser aux élus. Avant de demander un nouveau statut, dressons un bilan contradictoire des compétences existantes : lesquelles sont exercées correctement ? lesquelles ne le sont pas ? quelles habilitations ont été demandées ? lesquelles ne l’ont jamais été ? quelles normes nationales ou européennes constituent réellement un obstacle ? Et surtout : pour quel résultat économique mesurable demanderions-nous un pouvoir supplémentaire ? 

Si la réponse est oui, alors il faut construire les outils permettant cette autonomie économique : production locale, investissement, mobilisation de l’épargne, développement du capital productif, diversification agricole et industrielle, amélioration de la gestion publique et constitution de véritables capacités financières locales. Si la réponse est non, il faut alors avoir l’honnêteté de reconnaître que l’autonomie institutionnelle ne résoudra rien. Elle pourrait même aggraver très fortement les difficultés si elle intervenait dans un contexte de crises dans l’hexagone , de fragilité financière, de vieillissement démographique, de baisse de certaines filières productives et de dépendance persistante aux transferts publics. L’État français demeurera donc, pour longtemps encore, le dernier recours de stabilité financière des Antilles.

Mais, cette réalité devrait être considérée non comme une victoire politique, mais comme un constat de dépendance. Et c’est précisément parce que cette dépendance existe qu’il devient urgent de construire les conditions économiques permettant de la réduire. Il est impossible de réclamer une autonomie politique sans construire simultanément une autonomie économique. Et cette autonomie économique ne se décrète pas par une réforme institutionnelle. Elle se construit par la production, l’investissement, l’épargne, le capital, l’industrie, l’agriculture, l’innovation et la capacité à créer suffisamment de richesses pour financer les politiques publiques.

C’est là que se situe probablement le véritable impensé du débat antillais. On parle beaucoup du statut, beaucoup moins du modèle économique. On parle de pouvoir, beaucoup moins de création de richesse. On parle de responsabilité, beaucoup moins de capacité à financer cette responsabilité. Pourtant, le jour où l’État sera contraint de réduire ses dépenses, cette question deviendra incontournable.

Car la véritable épreuve de l’autonomie ne sera pas le jour où Paris acceptera de transférer une compétence supplémentaire. Elle sera le jour où une collectivité devra financer elle-même cette compétence alors que ses recettes diminuent, que ses dépenses augmentent et qu’une crise budgétaire et économique frappe simultanément son territoire , à l’instar de ce qui se présente de façon désastreuse dans la collectivité autonome de Nouvelle Calédonie . Mais force est de souligner que à la décharge des indépendantistes kanaks, l’autonomie a toujours été considérée comme la première étape vers l’indépendance de la kanaky.

C’est précisément pour cette raison que la crise de confiance envers les élus locaux doit être prise au sérieux. Les citoyens antillais ne demandent pas seulement davantage d’autonomie ou encore l’indépendance. Ils demandent surtout davantage d’efficacité, de transparence et de résultats. Ils veulent comprendre pourquoi certains problèmes persistent malgré les compétences considérables déjà détenues par les collectivités. Ils veulent savoir pourquoi les crises sont trop souvent traitées lorsqu’elles sont déjà installées plutôt qu’anticipées lorsqu’elles sont encore évitables.

La question n’est donc plus seulement : « Que doit faire l’État pour les Antilles ? » Elle doit également devenir : « Que doivent faire les Antilles pour ne plus dépendre systématiquement de l’État ? »

Cette inversion de perspective est essentielle. Elle oblige les responsables politiques à sortir du confort d’une logique où Paris demeure simultanément le bouc émissaire et le sauveur. Elle oblige également les citoyens à regarder la réalité économique en face : l’État français n’est pas une richesse extérieure infinie. Ses ressources proviennent elles-mêmes des contribuables et de l’activité économique nationale. Lorsque les finances françaises se contractent, la capacité de solidarité se contracte également.

L’État restera évidemment indispensable. Il devra continuer à assurer la solidarité nationale, la protection des populations et l’accompagnement des territoires confrontés à des catastrophes ou à des crises exceptionnelles. Mais il ne peut devenir indéfiniment le garant des déséquilibres structurels que les politiques locales ne parviennent pas à corriger.

La véritable autonomie antillaise devrait donc commencer par une révolution intellectuelle : cesser de considérer l’État comme une caisse de secours permanente et commencer à construire les conditions permettant de réduire progressivement le recours à cette caisse de secours.

Car au fond, le paradoxe est simple : on ne devient pas autonome en demandant davantage à l’État ; on devient autonome lorsqu’on est progressivement capable de lui demander moins, et c’est en cela qu’une autonomie économique dans le cadre de l’article 73 renforcé d’un nouveau pouvoir normatif prend toute sa dimension dans le contexte actuel de crise .

L’autonomie sans autonomie financière serait une illusion. L’autonomie sans économie productive serait une fragilité. L’autonomie sans responsabilité budgétaire serait une fuite en avant. Et l’autonomie sans confiance des citoyens dans leurs institutions locales ne serait finalement qu’un changement creux de statut sans changement de modèle.

Le véritable défi des Antilles n’est donc pas de choisir entre Paris et les collectivités. Il est de construire enfin un modèle dans lequel les collectivités disposent des moyens économiques de leurs ambitions et où l’État n’est plus le premier réflexe lorsque survient une crise, mais le partenaire exceptionnel d’un territoire devenu progressivement capable de prendre en charge son propre destin.

L’État peut rester le dernier recours des Antilles. Mais il ne devrait jamais devenir leur recours permanent. Car une autonomie qui a toujours besoin d’être sauvée de l’extérieur n’est pas encore une autonomie : c’est une dépendance qui a changé de vocabulaire à l’image de la Nouvelle Calédonie . 

C’est là que commence la véritable responsabilité. Et c’est également là que l’autonomie politique cessera d’être un slogan institutionnel pour espérer devenir un jour , pourquoi pas , un projet économique, financier et politique crédible.

Jean Marie Nol économiste et juriste 

PAR JEAN-MARIE NOL*

Non , l’État ne pourra pas tout faire et entreprendre pour sauver les Antilles des difficultés économiques et financières !

Aux Antilles, le débat sur l’autonomie bute désormais sur une vérité politique que personne ne peut éternellement contourner : on ne peut pas réclamer le pouvoir de décider seul et demander, dans le même temps, à l’État français de payer lorsque les décisions deviennent trop difficiles à assumer. C’est pourtant cette contradiction qui structure aujourd’hui une grande partie du débat public en Guadeloupe et en Martinique. Et elle révèle une réalité beaucoup plus profonde : derrière la revendication d’autonomie se trouve encore une dépendance financière à l’égard de l’État, tandis que la confiance des citoyens dans leurs propres institutions locales s’est considérablement érodée. E

t c’est là que l’on retrouve une position schizophrénique des élus locaux des Antilles qui réclament l’autonomie et dans le même temps appelle l’État à l’aide pour suppléer les manquements graves dans la gestion de l’action publique et  l’incapacité à régler les problématiques de déficits et d’effondrement de la gestion de l’eau, des filières agricoles et du BTP. En réalité, les Antilles attendent trop de l’Etat , or dans le même temps les élus veulent l’autonomie et la responsabilité locale qui à leurs yeux sont indispensables au retour de la confiance, qui est donc plus faible qu’ailleurs.

Et que pensez de la position des élus qui lors du XXᵉ Congrès des élus de la Guadeloupe, ont adopté quatre résolutions majeures pour faire face à la crise structurelle de l’eau, sollicitant un engagement massif et des mesures législatives d’exception de la part de l’État, à travers une loi d’opération d’Intérêt National (OIN) : les élus demandent le classement du réseau en OIN afin que l’État prenne ses responsabilités financières et techniques sur 10 ans pour la reconstruction des infrastructures de distribution et d’assainissement.

La demande porte sur un financement à hauteur de 70 % par l’État : les investissements globaux nécessaires pour rénover entièrement les réseaux défaillants et moderniser les stations d’épuration sont estimés entre 1,5 et 2 milliards d’euros. Les élus réclament que l’État en assume la majeure partie (70 %), alors même que cette problématique ne relève pas de la compétence de l’État mais des élus locaux . (SIC…)

En France hexagonale, presque un an après la chute du gouvernement Bayrou la situation politique reste confuse, toujours soumise au bon plaisir des oppositions. Au-delà des postures des partis politiques qui pensent déjà à la prochaine élection présidentielle, c’est plus fondamentalement le rapport des guadeloupéens et Martiniquais à l’Etat central et l’effondrement des mythes constitutifs du vivre-ensemble qu’il est nécessaire d’analyser. Nul ne peut comprendre ce qui se passe aux Antilles s’il ne perçoit pas la relation «schizophrénique» – même si le terme est un peu fort – que les Guadeloupéens et Martiniquais entretiennent avec l’Etat central.

Or, celui-ci est en crise, ce qui les renvoie par un étrange jeu de miroirs à leurs propres doutes. L’Etat est en effet dans l’imaginaire collectif des citoyens antillais celui auprès duquel on peut trouver un emploi qui garantit un poste à vie, qui protège en dernier ressort des aléas de la vie, de l’arbitraire, des crises sanitaires, de la mondialisation, ressentie plus qu’ailleurs comme une menace. En même temps, on le critique, au motif qu’il n’a pas de vision stratégique pour le développement économique, qu’il est trop impersonnel et bureaucratique, qu’il est «mal géré» et coûte trop cher aux contribuables. Comment pourrait-il en être autrement après des décennies de renoncements aux réformes structurelles ? 

On attend tout de lui comme du président de la République, clé de voûte des institutions de la Ve République. Le rôle de l’Etat central a pourtant reculé au cours des dernières décennies, pris en tenaille entre l’échelon européen et l’échelon local. La crise de l’Etat et des finances publiques est en réalité la responsabilité collective des citoyens comme des politiques.

Le paradoxe est devenu presque institutionnel. L’État est accusé de tous les maux : colonialiste,  centralisme, bureaucratie, absence de vision stratégique, éloignement des réalités antillaises, insuffisance des politiques de développement. Mais, dès qu’une collectivité rencontre une difficulté financière majeure, dès qu’une filière agricole vacille, dès qu’un service public essentiel se retrouve en tension, dès que les comptes deviennent difficiles à équilibrer, le même État redevient immédiatement indispensable. On lui demande alors d’intervenir, de financer, de compenser, de garantir et, en dernier ressort, de sauver.

Cette relation ambivalente n’est pas nouvelle. Elle constitue même l’un des fondements du rapport particulier que les Antilles entretiennent avec la République. L’État est simultanément perçu comme le problème et comme la solution. Il est critiqué parce qu’il serait trop présent et sollicité parce qu’il serait indispensable. Il est accusé de maintenir une forme de dépendance tout en étant constamment appelé à maintenir les protections qui rendent cette dépendance supportable.

Mais cette équation est en train de devenir financièrement beaucoup plus difficile à tenir. La France n’est plus en mesure de considérer la dépense publique comme une ressource illimitée. Avec des finances publiques fortement contraintes, une dette élevée et des arbitrages budgétaires de plus en plus sévères, l’État devra nécessairement choisir ses priorités. La période où chaque crise ultramarine pouvait être accompagnée d’une nouvelle enveloppe financière sans véritable remise en cause du modèle touche progressivement à ses limites.

La Guadeloupe et la Martinique doivent donc regarder cette réalité en face. Car leur vulnérabilité ne tient pas seulement aux contraintes imposées depuis Paris. Elle tient également à leurs propres fragilités économiques et à leurs difficultés de gouvernance. Lorsque des filières stratégiques s’effondrent, lorsque le BTP traverse une crise, lorsque les collectivités accumulent des difficultés financières ou lorsque des services essentiels peinent à fonctionner correctement, il devient trop facile de désigner systématiquement l’État comme responsable ou comme seul recours.

La crise actuelle de la gestion de l’eau et de la filière canne à sucre en Guadeloupe est particulièrement révélatrice. La récolte 2026, avec environ 312 700 tonnes, aurait diminué de 35 % par rapport à 2025 selon les chiffres cités de l’Union cannière de la Guadeloupe. La sécheresse persistante empêche en outre les planteurs de replanter normalement. Or la canne représente près de la moitié des surfaces agricoles. Ce n’est donc pas seulement une profession qui souffre : c’est tout un pan de l’économie productive guadeloupéenne qui se retrouve fragilisé , et menace de s’effondrer comme un château de cartes en Espagne .

Face à une telle situation, l’appel à l’État est compréhensible. Mais il ne peut constituer à lui seul une politique agricole. Si chaque choc climatique doit être compensé par Paris, si chaque difficulté structurelle du SMGEAG ou de la CTM doit être financée par le budget national et si chaque recul d’une filière doit donner lieu à un dispositif exceptionnel, alors le territoire ne construit aucune véritable capacité de résilience. Il entretient seulement une dépendance croissante à l’égard du contribuable national.

La Martinique se trouve confrontée à une contradiction comparable avec les difficultés financières du Service d’incendie et de secours. Lorsque l’exécutif territorial appelle à une réflexion sur son financement et souhaite y associer « y compris l’État », alors que la compétence n’est pas directement celle de ce dernier, le message politique est clair : lorsqu’une difficulté dépasse les capacités financières locales, Paris demeure le recours ultime. Mais c’est précisément ici que le discours sur l’autonomie doit être confronté à la réalité. Une autonomie véritable ne peut pas signifier simplement davantage de compétences, davantage de pouvoir réglementaire et davantage de capacité à décider.

Elle signifie aussi davantage de responsabilités lorsque les comptes sont déficitaires, lorsque les investissements doivent être financés et lorsque les crises surviennent.Le problème est donc moins l’existence d’une dépendance à l’État que l’incapacité collective à assumer politiquement cette dépendance tout en revendiquant simultanément l’autonomie. Il faudrait au contraire avoir le courage de poser clairement les termes du contrat : si la Guadeloupe et la Martinique veulent davantage de responsabilités, elles doivent également accepter davantage de contraintes, davantage de transparence et davantage de responsabilité financière. Car le véritable déficit des Antilles n’est peut-être plus seulement un déficit budgétaire.

C’est un déficit de confiance. Les citoyens doutent de la capacité des institutions locales à régler durablement les problèmes auxquels ils sont confrontés. Et cette défiance nourrit paradoxalement une demande supplémentaire de protection de l’État. Plus les collectivités sont perçues comme incapables de résoudre certains problèmes, plus Paris est sollicité. Mais plus Paris intervient, plus certains élus peuvent ensuite dénoncer la dépendance envers l’État. Il faut sortir de ce jeu politique devenu stérile. La responsabilité ne peut pas toujours être ailleurs.

Ni à Paris, ni à Bruxelles, ni chez les entreprises, ni chez les consommateurs, ni dans les contraintes historiques. Une partie de la responsabilité appartient nécessairement aux décideurs locaux qui disposent aujourd’hui de compétences considérables et qui doivent rendre des comptes sur leur utilisation. Le débat sur l’autonomie devrait donc commencer par une question beaucoup plus simple et beaucoup plus exigeante : les collectivités antillaises sont-elles réellement prêtes à assumer financièrement les décisions qu’elles souhaitent pouvoir prendre politiquement et ont-elles déjà utilisé efficacement tous les pouvoirs dont elles disposent aujourd’hui ? C’est probablement la question préalable à poser aux élus.

Avant de demander un nouveau statut, dressons un bilan contradictoire des compétences existantes : lesquelles sont exercées correctement ? lesquelles ne le sont pas ? quelles habilitations ont été demandées ? lesquelles ne l’ont jamais été ? quelles normes nationales ou européennes constituent réellement un obstacle ? Et surtout : pour quel résultat économique mesurable demanderions-nous un pouvoir supplémentaire ? 

Si la réponse est oui, alors il faut construire les outils permettant cette autonomie économique : production locale, investissement, mobilisation de l’épargne, développement du capital productif, diversification agricole et industrielle, amélioration de la gestion publique et constitution de véritables capacités financières locales. Si la réponse est non, il faut alors avoir l’honnêteté de reconnaître que l’autonomie institutionnelle ne résoudra rien. Elle pourrait même aggraver très fortement les difficultés si elle intervenait dans un contexte de crises dans l’hexagone , de fragilité financière, de vieillissement démographique, de baisse de certaines filières productives et de dépendance persistante aux transferts publics. L’État français demeurera donc, pour longtemps encore, le dernier recours de stabilité financière des Antilles. Mais cette réalité devrait être considérée non comme une victoire politique, mais comme un constat de dépendance.

Et c’est précisément parce que cette dépendance existe qu’il devient urgent de construire les conditions économiques permettant de la réduire. Il est impossible de réclamer une autonomie politique sans construire simultanément une autonomie économique. Et cette autonomie économique ne se décrète pas par une réforme institutionnelle. Elle se construit par la production, l’investissement, l’épargne, le capital, l’industrie, l’agriculture, l’innovation et la capacité à créer suffisamment de richesses pour financer les politiques publiques.

C’est là que se situe probablement le véritable impensé du débat antillais. On parle beaucoup du statut, beaucoup moins du modèle économique. On parle de pouvoir, beaucoup moins de création de richesse. On parle de responsabilité, beaucoup moins de capacité à financer cette responsabilité. Pourtant, le jour où l’État sera contraint de réduire ses dépenses, cette question deviendra incontournable.

Car la véritable épreuve de l’autonomie ne sera pas le jour où Paris acceptera de transférer une compétence supplémentaire. Elle sera le jour où une collectivité devra financer elle-même cette compétence alors que ses recettes diminuent, que ses dépenses augmentent et qu’une crise budgétaire et économique frappe simultanément son territoire , à l’instar de ce qui se présente de façon désastreuse dans la collectivité autonome de Nouvelle Calédonie . Mais force est de souligner que à la décharge des indépendantistes kanaks, l’autonomie a toujours été considérée comme la première étape vers l’indépendance de la kanaky.

C’est précisément pour cette raison que la crise de confiance envers les élus locaux doit être prise au sérieux. Les citoyens antillais ne demandent pas seulement davantage d’autonomie ou encore l’indépendance. Ils demandent surtout davantage d’efficacité, de transparence et de résultats. Ils veulent comprendre pourquoi certains problèmes persistent malgré les compétences considérables déjà détenues par les collectivités. Ils veulent savoir pourquoi les crises sont trop souvent traitées lorsqu’elles sont déjà installées plutôt qu’anticipées lorsqu’elles sont encore évitables.

La question n’est donc plus seulement : « Que doit faire l’État pour les Antilles ? » Elle doit également devenir : « Que doivent faire les Antilles pour ne plus dépendre systématiquement de l’État ? »

Cette inversion de perspective est essentielle. Elle oblige les responsables politiques à sortir du confort d’une logique où Paris demeure simultanément le bouc émissaire et le sauveur. Elle oblige également les citoyens à regarder la réalité économique en face : l’État français n’est pas une richesse extérieure infinie. Ses ressources proviennent elles-mêmes des contribuables et de l’activité économique nationale. Lorsque les finances françaises se contractent, la capacité de solidarité se contracte également.

L’État restera évidemment indispensable. Il devra continuer à assurer la solidarité nationale, la protection des populations et l’accompagnement des territoires confrontés à des catastrophes ou à des crises exceptionnelles. Mais il ne peut devenir indéfiniment le garant des déséquilibres structurels que les politiques locales ne parviennent pas à corriger.

La véritable autonomie antillaise devrait donc commencer par une révolution intellectuelle : cesser de considérer l’État comme une caisse de secours permanente et commencer à construire les conditions permettant de réduire progressivement le recours à cette caisse de secours.

Car au fond, le paradoxe est simple : on ne devient pas autonome en demandant davantage à l’État ; on devient autonome lorsqu’on est progressivement capable de lui demander moins, et c’est en cela qu’une autonomie économique dans le cadre de l’article 73 renforcé d’un nouveau pouvoir normatif prend toute sa dimension dans le contexte actuel de crise.

L’autonomie sans autonomie financière serait une illusion. L’autonomie sans économie productive serait une fragilité. L’autonomie sans responsabilité budgétaire serait une fuite en avant. Et l’autonomie sans confiance des citoyens dans leurs institutions locales ne serait finalement qu’un changement creux de statut sans changement de modèle.

Le véritable défi des Antilles n’est donc pas de choisir entre Paris et les collectivités. Il est de construire enfin un modèle dans lequel les collectivités disposent des moyens économiques de leurs ambitions et où l’État n’est plus le premier réflexe lorsque survient une crise, mais le partenaire exceptionnel d’un territoire devenu progressivement capable de prendre en charge son propre destin.

L’État peut rester le dernier recours des Antilles. Mais il ne devrait jamais devenir leur recours permanent. Car une autonomie qui a toujours besoin d’être sauvée de l’extérieur n’est pas encore une autonomie : c’est une dépendance qui a changé de vocabulaire à l’image de la Nouvelle Calédonie . 

C’est là que commence la véritable responsabilité. Et c’est également là que l’autonomie politique cessera d’être un slogan institutionnel pour espérer devenir un jour , pourquoi pas , un projet économique, financier et politique crédible.

*Economiste et juriste 

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