Politique. Les Haïtiens ne sont pas divisés, ils sont seuls

Il y a, en Haïti, depuis quelques années, une difficulté tenace à se penser comme société. Pas une absence de société, ce qui serait absurde. Une difficulté à se nommer comme telle, à se reconnaître dans un même mouvement, à se projeter dans une histoire qui serait celle de tous. Cette difficulté est généralement diagnostiquée comme un excès de division. Je crois qu’il faut la lire autrement.

Le vocabulaire de la « division » et des « clivages » s’est installé dans le discours public au point qu’on l’utilise sans plus l’interroger. Il fait office d’évidence. Or, dès qu’on tente de le préciser, il se dérobe. Diviser présuppose un agrégat préalable, une unité antérieure que des forces auraient ensuite fracturée. Cette unité primordiale, en sociologie politique, n’existe pas. Les sociétés ne préexistent jamais à leur propre production. Elles sont fabriquées. C’est, du reste, l’un des acquis les plus solides de la pensée sociale depuis un siècle.

Gaetano Mosca avait formulé l’intuition simplement. Toute société durable repose sur ce qu’il appelait une « formule politique », c’est-à-dire une représentation par laquelle ceux qui dominent justifient leur position et par laquelle les gouvernés acceptent l’ordre établi. La formule peut être religieuse, dynastique, républicaine, nationaliste, méritocratique, peu importe sa forme apparente. Ce qui compte, c’est sa fonction. Elle organise le commun. Sans formule politique opérante, il n’y a pas de société. Il y a une population.

Max Weber a prolongé cette intuition en parlant de légitimité. Une domination ne tient pas par la seule contrainte. Elle tient parce que les gouvernés croient, plus ou moins consciemment, que l’ordre dans lequel ils vivent a un sens, qu’il s’inscrit dans une continuité acceptable, qu’il poursuit quelque chose de plus large qu’eux-mêmes. Cette croyance constitue le véritable ciment d’une société. Quand elle s’érode, aucune force publique ne la remplace durablement.

Benedict Anderson, plus tard, a montré que les nations modernes étaient des « communautés imaginées ». Les citoyens d’un même pays ne se rencontreront jamais physiquement. Ce qui les fait nation, c’est leur capacité à se penser ensemble, à se reconnaître dans une même histoire, à se projeter dans un même futur. Cette capacité ne tombe pas du ciel. Elle est produite par des institutions: la presse, l’école, les rituels civiques, les Églises, et bien sûr les élites intellectuelles et politiques dont la fonction historique, qu’on le veuille ou non, est précisément celle-là.

Ernest Renan, dans une conférence devenue classique, ajoutait une touche essentielle. Une nation, écrivait-il, est « un plébiscite de tous les jours ». Il voulait dire qu’aucune communauté politique ne se maintient par la simple inertie de son passé. Chaque génération doit, d’une manière ou d’une autre, ratifier l’envie de continuer ensemble. Cette ratification suppose qu’on lui propose quelque chose à ratifier.

De tout cela découle une question. Si Haïti aujourd’hui peine à fonctionner comme une société, faut-il vraiment incriminer ses divisions internes? Ou faut-il regarder du côté de ceux dont la fonction historique était de fabriquer le commun et qui, manifestement, ont cessé de le faire?

Examinons la matière première. Les Haïtiens partagent une langue majoritaire, parlée dans toutes les classes et sur tout le territoire. Ils partagent une histoire fondatrice, celle de la première République noire moderne, et cette histoire est suffisamment puissante pour avoir traversé deux siècles sans se dissoudre. Ils partagent une mémoire commune des catastrophes, des occupations, des régimes autoritaires, des séismes.

Ils partagent des références culturelles qui circulent sans difficulté du marché central aux quartiers haïtiens de Brooklyn, de Montréal, de Santiago. Sur le papier, les conditions matérielles d’une identité nationale sont déjà réunies, et mieux que dans bien des pays qui fonctionnent aujourd’hui correctement.

Le diagnostic de la division, dès lors, ne tient plus tout à fait. Quelque chose d’autre se joue.

La comparaison aide à y voir clair. Les États-Unis traversent une polarisation politique d’une intensité que les générations récentes n’avaient pas connue. La France connaît des fractures territoriales, religieuses et sociales que ses propres intellectuels décrivent parfois comme béantes. L’Italie n’a jamais résolu son partage historique entre un nord industriel et un sud agricole, et il n’est pas certain qu’elle le résolve un jour. Ces sociétés sont, par bien des aspects, plus hétérogènes culturellement qu’Haïti. Pourtant elles tiennent. Pas parfaitement. Pas sans coûts politiques considérables. Mais elles tiennent.

Pourquoi tiennent-elles? Parce qu’elles disposent encore d’un récit institutionnel qui survit à leurs conflits quotidiens. Les Américains se déchirent sur l’avortement, l’immigration ou la régulation des armes, mais la Constitution reste un horizon que les deux camps revendiquent. Les Français peuvent détester leurs gouvernants tout en croyant à la République. Les Italiens peuvent voter contre Rome tout en restant Italiens. Le récit absorbe les conflits parce qu’il propose un cadre qui leur survit. Quand le cadre cède, les conflits cessent d’être des désaccords et deviennent des fractures.

On objectera, à juste titre, que ces sociétés ont elles-mêmes leur lot d’angoisse identitaire, et que les réseaux sociaux y aggravent un repli sur soi assez visible. C’est exact. Deux phénomènes se confondent toutefois dans la conversation publique. Le premier est un effritement du lien social ordinaire, observable un peu partout dans le monde, lié au numérique, à l’individualisation, à la fragmentation des appartenances. Le second, plus rare et plus grave, est l’effondrement d’un projet collectif au sens fort. Le premier touche les sociétés avancées. Le second est ce que je crois reconnaître en Haïti.

Car la question pertinente n’est pas seulement: avec qui suis-je en société? Elle est aussi, et peut-être surtout: vers quoi marchons-nous ensemble? Une nation ne vit pas que de son présent et de son passé. Elle vit d’un horizon. Pendant la plus grande partie du dix-neuvième et du vingtième siècle, les nations modernes se sont construites autour de promesses concrètes. Construire la République. Étendre les droits sociaux. Industrialiser le pays. Coloniser puis décoloniser. Conquérir l’espace, l’indépendance économique, l’égalité civique. Les citoyens pouvaient être en désaccord sur les moyens, mais ils partageaient au moins une direction.

Quelle direction propose-t-on aujourd’hui aux Haïtiens? Et qui la propose?

La question est cruelle, parce que la réponse honnête est presque inexistante. Le discours politique haïtien des dernières décennies a beaucoup mobilisé deux registres. La nostalgie d’un passé glorieux, 1804, l’indépendance, Dessalines, Toussaint. Et la dénonciation d’un passé douloureux, les occupations, les régimes autoritaires, les ingérences extérieures. Ces deux registres ont leur légitimité. Ils ne suffisent pas. Une mémoire, même riche, n’est pas un projet. On ne mobilise pas une jeunesse autour d’un souvenir, pas plus qu’on ne fonde un pays sur la commémoration permanente de ce qu’il fut.

C’est probablement ici que Mosca redevient utile. Si l’on accepte l’idée que les élites ont une fonction productive et pas seulement extractive, on est obligé de poser une question peu confortable. Les élites haïtiennes, politiques, économiques, intellectuelles, religieuses, ont-elles produit au cours des dernières décennies une représentation cohérente du futur du pays ?

Une formule politique au sens de Mosca, c’est-à-dire une histoire dans laquelle paysans, citadins, professionnels, diasporés puissent se reconnaître comme participant à une même entreprise? J’en doute. Les rares moments où un tel projet a semblé émerger ont été brefs, peu diffusés, souvent confinés à des cercles restreints, et rarement traduits en institutions capables de leur survivre.

La conséquence est presque mécanique. Là où le récit national se rétracte, les individus se replient sur les unités où l’appartenance reste tangible. La famille. Le quartier. Les Églises. La paroisse. Les réseaux d’amis et d’anciens élèves. La diaspora, souvent plus organisée et plus active que les institutions locales. Tocqueville observait déjà, au dix-neuvième siècle, que la démocratie moderne tendait à isoler le citoyen et qu’il fallait, pour la préserver, recourir à ce qu’il appelait les associations, c’est-à-dire à toutes ces formes intermédiaires entre l’individu et l’État. Quand l’État faiblit et que les associations ne suffisent plus, c’est sur les unités primaires que l’on se rabat.

Ce repli n’a rien d’anormal en soi. Il est rationnel. Lorsque le grand récit cesse de fonctionner, chacun investit dans les petits récits qui continuent de produire de la confiance. Le danger n’est pas le repli lui-même. Il est qu’il devienne l’unique mode d’appartenance disponible, et qu’on en vienne à croire qu’aucune échelle plus large n’est plus possible.

Ce serait inquiétant si cela signifiait que les Haïtiens ont cessé de croire les uns aux autres. Je ne crois pas que ce soit le cas. Les solidarités haïtiennes existent, à des échelles fines, et soutiennent une partie significative de la vie quotidienne. Ce qui s’est éteint, c’est plutôt la croyance dans le récit que les institutions racontaient sur le pays. La nuance est essentielle. Elle déplace le problème, et elle modifie la nature des solutions envisageables.

Le repli observable dans les sociétés avancées est, en réalité, d’une nature différente. L’individu y se retire d’un projet collectif qui existe encore mais qu’il juge insuffisant, contraignant ou injuste. Le citoyen américain, français ou italien qui se replie sur ses réseaux le fait contre un récit national encore vivant, qu’il critique ou qu’il rejette. En Haïti, le retrait n’a pas ce caractère oppositionnel. Il intervient parce que le récit lui-même ne tient plus comme objet pensable. On ne peut pas refuser ce qui n’est pas formulé.

Cela ouvre une perspective stratégique pour qui veut envisager une sortie de la crise actuelle. Le travail urgent n’est pas, à mon sens, de « réconcilier » des groupes qui ne sont pas véritablement irréconciliables. Les Haïtiens, dans leur immense majorité, ne se haïssent pas. Ils ne se voient simplement plus comme partie prenante d’un même projet, parce qu’aucun projet ne leur est proposé avec assez de cohérence pour devenir crédible. Le travail urgent est donc de produire à nouveau, patiemment, un récit national qui ne soit ni la commémoration permanente ni la complainte. Un récit qui dise vers quoi le pays se dirige, pourquoi il est rationnel, pour des individus très différents, de continuer à marcher dans la même direction, et quelles institutions soutiendront cette marche.

Ce travail ne relève pas seulement de la politique au sens étroit. Il relève de tout ce qui produit du commun dans une société. L’école, d’abord, qui forme les imaginaires avant même de transmettre des savoirs. Les médias, ensuite, dans la mesure où ils choisissent les récits qui méritent d’être amplifiés. Les universités, lorsqu’elles acceptent de produire de la pensée sur leur propre société et pas uniquement des diplômes négociables ailleurs. Les Églises, par leur capacité de mobilisation morale. Les entreprises, lorsqu’elles consentent à exercer une responsabilité civique qui dépasse l’horizon trimestriel. Aucun de ces acteurs n’a, seul, le pouvoir de refonder une nation. Mais ils détiennent ensemble, et seulement ensemble, ce que Weber appelait la croyance partagée dans la légitimité d’un ordre.

Il faut peut-être, pour avancer, renoncer à une partie du vocabulaire que nous utilisons depuis trop longtemps. Parler de « division » suggère qu’il existerait un état antérieur de non-division vers lequel il faudrait revenir. Cet état n’a jamais existé, dans aucune société. Ce qui existe, à certains moments heureux de l’histoire, ce sont des sociétés capables d’absorber leurs divisions parce qu’elles disposent d’un horizon plus puissant que leurs conflits. Le travail à faire en Haïti n’est pas d’effacer les conflits, qui sont inhérents à toute vie sociale. Il est de fabriquer un horizon.

Les Haïtiens ne sont pas divisés. Ils sont seuls. Seuls les uns avec les autres, sans personne pour leur dire ce qu’ils forment ensemble, ni vers quoi ils marchent. Cette solitude collective ressemble, vue de loin, à une fracture. Vue de près, elle est l’aveu silencieux d’élites qui ont oublié leur office. Le diagnostic de division est commode parce qu’il évite la question plus brûlante: qu’ont fait, depuis cinquante ans, ceux dont le métier eût été de produire la nation ?

Ce qu’ils n’ont pas construit, personne, à leur place, ne le construira. Et tant que cette question ne sera pas posée à voix haute, on continuera à prendre pour une division ce qui n’est, depuis longtemps, qu’un projet manquant à l’appel.

Source : Le Nouvelliste (Réginald Surin, Économiste)

Lien : https://lenouvelliste.com/article/268713/les-haitiens-ne-sont-pas-divises-ils-sont-seuls

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