PAR JEAN-MARIE NOL*
La Guadeloupe pourrait-elle être en train d’assister, presque impuissante, au sacrifice silencieux de toute une génération ?
Plusieurs faisceaux d’indices laissent entrevoir une crise morale et culturelle. Car derrière les statistiques du chômage, les discours sur la crise économique ou les promesses de modernisation numérique, une réalité beaucoup plus profonde se dessine : celle d’une jeunesse confrontée à une accumulation historique de fractures sociales, économiques, culturelles et psychologiques qui menace de l’entraîner vers un immense vide collectif.
Les jeunes guadeloupéens nés au tournant des années 2000 ont grandi dans un environnement où la crise n’est plus un événement exceptionnel mais un état permanent. Crise économique, crise des collectivités locales, crise sociale, crise de l’emploi, crise énergétique, crise inflationniste, crise environnementale et climatique , crise politique, crise démocratique et des institutions , crise identitaire : cette génération n’a pratiquement jamais connu de période de stabilité durable lui permettant de construire sereinement son avenir. Dès lors, nous n’avons d’autres choix que d’ouvrir les portes du monde entier à la jeunesse guadeloupéenne.
L’Université des Antilles doit multiplier les conventions de partenariat avec les universités de l’Europe entière et non pas avec les universités des pays de la caraïbe qui sont confrontés aux mêmes problématiques que la Guadeloupe.
Cette succession ininterrompue de secousses produit aujourd’hui des conséquences considérables sur les trajectoires individuelles et sur la cohésion même de la société guadeloupéenne. Car les jeunes ne se construisent plus dans un horizon d’espérance en 2035, mais dans une atmosphère d’incertitude permanente où le futur apparaît de plus en plus brouillé. La crise importée depuis l’Hexagone, aggravée par les tensions géopolitiques mondiales et notamment par la guerre en Iran et ses conséquences sur les prix de l’énergie et donc de l’ensemble des biens de consommation, risque d’accélérer brutalement ce processus.
La hausse des coûts énergétiques provoque déjà un ralentissement économique, une augmentation de l’inflation, une baisse du pouvoir d’achat des ménages et une fragilisation des entreprises locales. Dans des économies insulaires déjà vulnérables comme la Guadeloupe et la Martinique, ces chocs extérieurs produisent des effets démultipliés. Les entreprises réduisent leurs investissements, les recrutements ralentissent, les faillites se multiplient et les finances publiques locales s’enfoncent davantage dans la tension budgétaire.
Dans ce contexte, les jeunes apparaissent comme les premières victimes d’un système économique qui semble ne plus avoir de place pour eux. Le chiffre est alarmant : plus de 30 % des 16-24 ans en Guadeloupe ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation. Et cette proportion pourrait encore augmenter dans les années à venir jusqu’à concerner des dizaines de milliers de jeunes à l’horizon 2035.
Le décrochage devient structurel. Ce qui relevait autrefois d’une période temporaire de transition entre l’école et l’emploi se transforme désormais en exclusion durable. Une partie de la jeunesse bascule progressivement dans une forme de marginalisation économique et sociale dont il devient extrêmement difficile de sortir.
Cette situation nourrit un climat de défiance, de violence et d’incompréhension entre générations. Beaucoup de personnes âgées considèrent les jeunes comme paresseux, désengagés ou assistés. Pourtant, derrière cette image simpliste se cache souvent une réalité beaucoup plus brutale : des milliers de jeunes multiplient les candidatures sans recevoir la moindre réponse, enchaînent les contrats précaires, voient les portes se fermer malgré leurs diplômes ou finissent par abandonner face à l’humiliation répétée de l’échec social. Le découragement devient alors un phénomène massif.
Lorsqu’une société cesse d’offrir des perspectives crédibles d’ascension sociale à sa jeunesse, elle fabrique mécaniquement du désespoir, de la colère de la violence ou de l’indifférence.
À cette crise économique vient désormais s’ajouter un autre bouleversement majeur : celui de l’intelligence artificielle. Pour de nombreux jeunes guadeloupéens, notamment ceux qui espéraient trouver leur place dans les métiers administratifs, rédactionnels ou tertiaires, l’IA représente une menace directe. Des tâches autrefois confiées à des employés débutants peuvent désormais être automatisées par des outils numériques capables de produire des textes, des analyses ou des contenus en quelques secondes.
Dans une économie essentiellement tertiaire déjà incapable d’absorber sa jeunesse, cette révolution technologique risque d’aggraver encore davantage l’évaporation des emplois intermédiaires. La génération IA » est « lucide ». Près de trois jeunes sur quatre (74 %) perçoivent l’IA générative comme « une menace » sur les postes juniors, révèle le dernier baromètre Talents conçu par la grande école de management Skema, avec EY et Ipsos-BVA. Pour l’enquête, 1.609 étudiants ou jeunes diplômés (dont 70 % en écoles de commerce ou d’ingénieurs) depuis moins de trois ans ont été interrogés entre le 3 et le 22 février.
Cette génération qui utilise quotidiennement l’IA (61 % y ont recours au moins une fois par jour), voire qui s’en sert comme « coach de vie » (41 % des jeunes interrogés), est consciente des risques qu’elle fait peser sur leurs premiers postes. « Ils sont prêts à collaborer avec l’IA, tout en sachant qu’elle redéfinit les règles d’entrée sur le marché du travail », indiquent les auteurs de l’étude : 85 % envisagent de l’utiliser pour automatiser des tâches répétitives, voire pour en faire « un véritable coéquipier » (18 % des sondés).
Mais, il faut nuancer cette étude,car beaucoup de jeunes de la Gen Z ne veut pas d’IA au travail et va jusqu’à saboter ses résultats. La résistance à l’IA au travail atteint des niveaux inédits chez la génération Z. Les jeunes actifs se montrent plus en colère et moins enthousiastes qu’ils ne l’étaient l’an dernier.
Une part croissante d’entre eux sabote activement son déploiement en entreprise.Beaucoup de jeunes ont le sentiment d’être arrivés au mauvais moment de l’histoire avec l’irruption de l’intelligence artificielle : trop tard pour bénéficier de l’ancien modèle économique, mais insuffisamment préparés pour s’adapter à celui qui émerge.
Le danger est alors celui d’une fracture sociale irréversible. Une partie de la jeunesse tentera de s’adapter, de se former, de partir à l’étranger ou de créer ses propres opportunités grâce à l’économie numérique et à l’entrepreneuriat. Mais une autre partie risque de sombrer dans l’inactivité chronique, les économies parallèles, la dépendance aux aides sociales, la violence et le narcotrafic.
C’est là que se situe probablement la ligne de fracture la plus inquiétante pour la Guadeloupe de demain. Car lorsque des milliers de jeunes finissent par perdre confiance dans le travail, dans l’école, dans l’ascenseur social et dans la possibilité même d’une intégration sociétale normale, le risque d’implosion de la cohésion sociale de la société guadeloupéenne devient réel.
Le paradoxe est pourtant immense. Malgré leur pessimisme sur l’avenir collectif, beaucoup de jeunes continuent individuellement à faire preuve d’une remarquable résilience. Ils développent des stratégies de débrouillardise, multiplient les activités, utilisent les réseaux sociaux pour créer de nouvelles formes de revenus, s’engagent dans des associations ou tentent d’inventer d’autres modèles de réussite.
Cette capacité d’adaptation démontre que la jeunesse guadeloupéenne n’est pas condamnée par nature à l’échec. Elle souffre surtout d’un environnement économique et social qui ne lui offre plus de stabilité ni de vision de long terme.
La véritable question est donc politique et civilisationnelle : quelle place la société guadeloupéenne veut-elle encore accorder à sa jeunesse ? Car une société qui abandonne progressivement ses jeunes finit toujours par préparer sa propre désintégration. À horizon 2035, le risque n’est plus seulement économique et social. Il est aussi culturel, identitaire et démocratique.
Une génération qui grandit dans le sentiment permanent de déclassement peut développer une profonde rupture avec les valeurs collectives, avec les institutions et même avec l’idée d’appartenance. L’explosion des frustrations sociales pourrait alors nourrir des tensions identitaires, des radicalités politiques ou une violence diffuse venant fragiliser davantage une société antillaise déjà traversée par de multiples fractures.
La Guadeloupe se retrouve ainsi face à un choix historique. Soit elle laisse s’installer une génération perdue, enfermée dans le chômage, la dépendance, la précarité et l’économie souterraine, soit elle engage une transformation profonde de son modèle économique, éducatif et social afin de redonner des perspectives concrètes à sa jeunesse.
Cela suppose de réindustrialiser certains secteurs, de développer massivement les filières énergétiques, industrialiser avec l’agroalimentaire, et promouvoir le numérique, de repenser totalement la formation professionnelle et surtout de rétablir un lien de confiance entre les jeunes et les institutions de la départementalisation. Car, derrière les chiffres du chômage et les débats sur l’assistanat, se joue en réalité quelque chose de beaucoup plus grave : la survie même du pacte social guadeloupéen dans les décennies à venir.
Le piège du vide qui menace aujourd’hui la jeunesse guadeloupéenne n’est donc pas uniquement économique. Il est existentiel. Une société peut survivre à une crise économique et financière, à une récession ou à des tensions politiques. Mais, lorsqu’une génération entière finit par ne plus croire ni en l’avenir, ni en elle-même, ni dans la capacité du pays à lui offrir une place digne, alors le danger devient civilisationnel.
Et c’est précisément ce scénario que la Guadeloupe semble désormais approcher dangereusement. Et à notre sens la seule solution de porte de sortie réside dans une intégration institutionnelle plus poussée à l’Union Européenne.
*Economiste et juriste

























