Dans le camp de Chemin des Dalles, on reconnaît Pablo à sa voix.
Ce dimanche matin, entre une soupe à 250 gourdes et le brouhaha des déplacés, il raconte ce que la violence lui a laissé. Il est 8 heures. Nous sommes sur le site de l’église des Mormons, à quelques pas de Carrefour Ti-Fou.
« Mi nombre es Pablo. Ya. Yo soy haitiano. Mi madre es Dominicana. »
Pablo le dit d’une voix assurée. Puis il se tait.
Pour avancer sur le site de Chemin des Dalles, il faut presque se faufiler. Les allées sont étroites. On marche en faisant attention à ne pas heurter quelqu’un. Des hommes, des femmes, des enfants : des enfants surtout, partout. Le camp semble encerclé par les corps et les vies déposées là.
Dans cet enchevêtrement de bâches, les odeurs se mélangent : celle de l’urine, présente, tenace ; et celle, fade, des linges mouillés qui emplissent l’espace et semblent ne jamais parvenir à sécher complètement.
« Ki bò w te rete avan w vin la a ? »
« Kafoufèy ! Kafoufèy. Nèg Kafoufèy », répond Pablo à haute voix.
Il a 47 ans. Il vient de Carrefour-Feuilles.
« Ki bò w te rete nan Kafoufèy la ? »
« Savann Pistach. »
Pablo raconte, avec ses mots à lui, la même histoire que tant d’autres déplacés rencontrés dans les camps de la région métropolitaine de Port-au-Prince. Mais sa parole est traversée par une autre langue, celle de son enfance et d’une partie de sa vie de l’autre côté de la frontière.
Des mots espagnols surgissent parfois au milieu du créole, héritage de sa mère dominicaine et des années vécues en République dominicaine auprès de ses parents, aujourd’hui tous deux décédés.
À chaque fois, je le ramène au créole, la langue dans laquelle il peut raconter ce qui lui est arrivé.
« Yo mete m deyò. Nan lari m ye », se plaint-il.
Sous les bâches, les rats et les punaises

Ce dimanche matin, Pablo est assis non loin de Gladys, une marchande de soupe. Elle remplit des bols qui fument autant que sa grosse chaudière.
Gladys semble bercée par l’espagnol de Pablo. Ici, on aime l’entendre parler cette langue. On l’appelle même « Pablo Volume », comme pour l’encourager à parler plus fort, à faire résonner sa voix au milieu du brouhaha du camp.
Une jeune femme s’approche. Elle aussi est venue écouter Pablo.
« Di yon bagay pou nou, Pablo. »
Pablo regarde autour de lui. Puis il parle. Pour Gladys, pour la jeune femme, pour ceux qui se sont rapprochés, peut-être aussi pour tous ceux qui vivent sous les bâches de ce camp.
« Nou pa ka viv nan kan sa a. Pinèz ap mòde nou. Twòp pinèz ! Rat anpeche nou viv. »
Puis, dans une expression imagée, il résume à sa manière les effets des pluies sur ce monde de bâches qui leur sert de refuge :
« Depi de bourik pise nou inonde. »
Mais les punaises et les rats ne sont pas les seuls problèmes de Pablo. À cause des conditions de vie dans le camp, Pablo dit avoir cessé d’y dormir. Désormais, il passe ses nuits dans une pompe à essence de l’avenue Lamartinière.
Sa voix change lorsqu’il parle de ses enfants.
« Mwen gen sis (6) pitit fi. Pitit fi wi. M oblije mete yo kay zanmi. M gen yon ti dènye. Yon pitit gason. »
Il a sept enfants : six filles et un garçon.
« Avèk konbyen manman pitit ? »
À cet instant, Gladys, la marchande de soupe assise non loin de nous, lui tend le bol qu’il vient d’acheter pour 250 gourdes. Pablo le pose sur ses genoux et reprend le fil de son récit.
Il plonge sa cuillère dans le bouillon et avale trois bouchées avant de répondre. À peine ouvre-t-il la bouche qu’un autre déplacé, assis à côté de lui, se penche vers le bol et lui chipe une cuillerée.
Pablo reprend son récit. Son voisin reprend la cuillère.
Autour de nous, le camp bruisse de voix, de pas et de casseroles. Des enfants courent entre les bâches. Des conversations se croisent. La soupe fume encore dans les bols.
Pablo finit par répondre :
« Avèk yon manman pitit m gen 2. »
Une vie à reconstruire, un chez-soi à retrouver

Comme beaucoup de déplacés rencontrés dans les camps de la zone métropolitaine de Port-au-Prince, Pablo vivait de petits métiers. Avant que les violences armées ne le chassent de Carrefour-Feuilles, il travaillait notamment chez Gary Publicité.
Il sait aussi travailler de ses mains.
« M te konn fè sandal, mwen se bòs ebenis. M te konn penn… »
« Ou te konn penn kay ? »
« Non. M te konn fè tablo. Sur commande », précise-t-il.
Aujourd’hui, tout cela semble loin.
Sa vie en République dominicaine reste en arrière-plan. Pablo ne s’attarde ni sur les années passées auprès de sa mère dominicaine et de son père haïtien, ni sur ce que cette double appartenance a représenté dans son parcours.
Ce qu’il raconte, en revanche, c’est l’effondrement de sa vie depuis qu’il n’a plus de maison. Plus de toit. Plus d’endroit où mettre ses enfants à l’abri.
La jeune femme, toujours près de la marchande de soupe, le relance:
« Pablo pa di anyen pou nou non. »
Pablo saisit l’occasion. Il ne parle plus seulement de lui. Il parle pour tous ceux qui vivent sous les bâches.
« Nou pa bezwen anyen nou menm nan kan isit la. Tout sa nou bezwen : Leta, fè yon jan pou nou retounen lakay nou nan sekirite. »
Cette fois, Pablo ne cherche plus ses mots. Sa voix porte. Et surtout, pas un mot d’espagnol.
Source : Le Nouvelliste
Lien : https://lenouvelliste.com/article/271717/pablo-deplace-parmi-les-deplaces

























