PAR JEAN-MARIE NOL*
Pendant des décennies, une idée s’est imposée comme une évidence en Guadeloupe et Martinique : pour réussir ses études, obtenir un diplôme prestigieux et construire une carrière professionnelle, il fallait quitter son île.
Ce modèle a accompagné plusieurs générations de jeunes, convaincues que l’Hexagone ou encore l’étranger représentait naturellement l’espace des opportunités tandis que la Guadeloupe voire même la Martinique demeurait essentiellement un territoire de consommation, dépendant des emplois publics et des transferts financiers de l’État.
Cette logique a longtemps fonctionné dans une économie française en croissance, où les diplômés trouvaient relativement facilement leur place sur le marché du travail. Or cette époque est désormais révolue. Et demain, cela va même être largement contreproductif.
Les profondes mutations technologiques, la montée de l’intelligence artificielle, le ralentissement économique, le durcissement des recrutements et la transformation des métiers remettent profondément en cause cette stratégie d’exil des jeunes. Plus encore, elles invitent la Guadeloupe et la Martinique à repenser entièrement leur modèle de formation et de développement. C’est en ce sens que la qualité de la démonstration sur le thème de l’exil des jeunes, aujourd’hui souvent sans retour, impose au débat une dimension opérationnelle.
L’idée centrale est que la Guadeloupe et la Martinique ne pourront retenir leur jeunesse qu’en transformant profondément leur système de formation et le mode de financement des études supérieures, car la donne actuelle va bientôt profondément changer de nature et d’échelle.
Les chiffres sont particulièrement révélateurs. En France hexagonale, le chômage des 15-24 ans dépasse désormais les 21 %, tandis que les entreprises recrutent beaucoup moins de profils débutants. Le paradoxe est frappant : plus de six entreprises sur dix déclarent rencontrer des difficultés de recrutement, mais elles recherchent désormais des compétences extrêmement spécialisées, immédiatement opérationnelles, souvent liées aux nouvelles technologies.
Dans le même temps, les jeunes diplômés peinent à décrocher leur premier emploi. Ce phénomène traduit une profonde mutation du marché du travail où les diplômes généralistes ne suffisent plus à garantir une insertion professionnelle rapide.
Cette évolution est encore accentuée par l’arrivée massive de l’intelligence artificielle générative. Les analyses de la Direction générale du Trésor montrent que les premiers emplois touchés sont précisément ceux traditionnellement occupés par les jeunes diplômés. Les tâches administratives, analytiques ou répétitives, longtemps considérées comme les portes d’entrée dans la vie professionnelle, deviennent progressivement automatisables.
L’intelligence artificielle réduit ainsi le besoin des entreprises de recruter de nombreux profils juniors. Les premières expériences professionnelles deviennent plus rares, plus exigeantes et plus concurrentielles. Les jeunes se retrouvent ainsi confrontés à une double difficulté : une économie qui ralentit et une révolution technologique qui modifie profondément la nature même des emplois disponibles.
Dans ce nouveau contexte, continuer à encourager systématiquement les jeunes Guadeloupéens et Martiniquais à partir vers l’Hexagone apparaît comme une stratégie de plus en plus risquée. Beaucoup découvrent une réalité bien différente de celle qu’ont connue leurs parents.
Après plusieurs années d’études coûteuses, ils se heurtent à un marché du travail saturé, à une forte concurrence internationale, à des loyers extrêmement élevés et à une précarisation croissante des débuts de carrière. L’exil en France hexagonale ou à l’étranger ne constitue donc plus automatiquement un ascenseur social. Il peut même devenir un facteur supplémentaire de fragilité économique , financière et psychologique.
Cette nouvelle réalité oblige les responsables politiques et économiques de la Guadeloupe et de la Martinique à changer complètement de perspective. Le véritable enjeu n’est plus seulement de financer les départs des étudiants, mais de construire les conditions de leur réussite sur leur propre territoire. Cela suppose un investissement massif dans l’enseignement supérieur, la recherche, l’innovation et les formations d’excellence.
La création d’écoles d’ingénieurs, d’écoles de commerce de haut niveau, d’instituts spécialisés dans l’intelligence artificielle, la cybersécurité, la robotique, la logistique internationale, les biotechnologies tropicales ou encore les énergies renouvelables devient une nécessité stratégique. L’idée centrale qui préside à notre analyse est que la Guadeloupe et la Martinique sont condamnés à changer de paradigme sur le système de formation et le mode de financement des études supérieures.
Cependant, la création de nouvelles écoles ne suffira pas à elle seule à inverser les flux migratoires des étudiants. Elle devra s’accompagner d’une profonde réforme des politiques publiques de l’enseignement supérieur. Pendant des décennies, les dispositifs de bourses de l’État, les aides à la mobilité et les prêts d’honneur des collectivités ont essentiellement été conçus pour accompagner le départ des jeunes vers l’Hexagone.
Cette logique répondait à une époque où la Guadeloupe et la Martinique ne disposaient pas d’une offre de formation suffisamment diversifiée. Aujourd’hui, cette politique mérite d’être réorientée. Si la priorité devient de construire un véritable pôle universitaire d’excellence en Guadeloupe et Martinique, il paraît cohérent que les mécanismes de financement des études encouragent d’abord les cursus suivis localement lorsqu’ils existent et répondent aux standards de qualité attendus.
Les collectivités territoriales pourraient ainsi faire évoluer leurs prêts d’honneur en véritables instruments de développement économique. Une partie de ces financements pourrait être conditionnée à un engagement de l’étudiant à exercer pendant quelques années en Guadeloupe et Martinique après l’obtention de son diplôme, ou à participer à un projet de mobilité Erasmus, à un projet entrepreneurial, industriel, technologique ou de recherche sur le territoire.
Ce type de dispositif, déjà pratiqué dans plusieurs régions du monde confrontées à la fuite des cerveaux, permettrait de transformer une simple aide financière en un investissement collectif au service du développement local.
Parallèlement, l’Université des Antilles gagnerait à connaître une transformation profonde de son organisation et de son offre pédagogique. Au-delà des formations traditionnelles, elle devrait devenir un véritable campus de l’innovation, étroitement connecté aux entreprises, au futur hub logistique, au Grand Port maritime, aux secteurs industriels émergents et aux acteurs économiques de la Caraïbe et de l’Amérique du Sud.
Les cursus devraient intégrer davantage de stages longs, d’alternance, de projets d’entreprise, de laboratoires d’innovation, d’incubateurs de start-up et de formations aux technologies de l’intelligence artificielle, de la robotique, de la cybersécurité, du commerce international et de la gestion des chaînes logistiques. L’objectif ne serait plus uniquement de délivrer des diplômes, mais de préparer directement les compétences dont la Guadeloupe et la Martinique auront besoin pour réussir leur mutation économique.
Enfin, cette stratégie supposerait non seulement un cadre institutionnel stable, mais également un partenariat inédit entre l’État, la Région, le Département, la CTM , les communes, les chambres consulaires, les entreprises et les établissements d’enseignement supérieur. L’investissement dans la jeunesse ne devrait plus être considéré comme une dépense sociale, mais comme le premier investissement productif du territoire.
Chaque jeune qui choisit de poursuivre ses études, de créer une entreprise ou de construire sa carrière en Guadeloupe et en Martinique représente un capital humain qui contribuera demain à créer de la richesse, à innover et à renforcer l’autonomie économique de chaque île. À l’inverse, chaque diplômé définitivement perdu pour le territoire constitue une perte de compétences, de créativité et de potentiel de développement dont le coût collectif sera demain considérable.
Cette démonstration inédite à l’usage exclusif des décideurs vise à faire passer le débat de la simple dénonciation de l’exode des jeunes à une véritable stratégie de politique publique, articulant réforme universitaire, réorientation des bourses, prêts d’honneur conditionnés, partenariat avec les entreprises et constitution d’un écosystème d’innovation au service de la future industrialisation de la Guadeloupe et de la Martinique .
Cette ambition dépasse largement la seule question de l’éducation. Elle prépare le futur modèle économique de la Guadeloupe et de la Martinique qui devrait être, selon nous, penser dans le cadre exclusif de l’article 73 renforcé par un pouvoir normatif en lieu et place des habilitations . Depuis plusieurs années, chacun constate l’essoufflement du modèle fondé essentiellement sur la consommation, les importations, la commande publique et les transferts financiers de l’État.
Les difficultés budgétaires françaises ainsi que les mutations sociétales rendent d’ailleurs ce système de plus en plus fragile. La Guadeloupe et la Martinique doivent désormais créer davantage de richesses par elle-même en développant une véritable économie productive capable de s’insérer dans les grandes chaînes de valeur internationales.
C’est précisément dans cette perspective que le projet de développement du futur hub maritime prend toute son importance. Grâce à leur position géographique exceptionnelle au cœur de l’Atlantique, entre l’Europe, la Caraïbe et le continent sud-américain, la Guadeloupe et la Martinique disposent d’atouts considérables pour devenir une plateforme logistique régionale. Les échanges commerciaux mondiaux connaissent actuellement une profonde recomposition.
Les entreprises cherchent à créer de nouveaux marchés, à raccourcir leurs chaînes d’approvisionnement, à diversifier leurs partenaires et à sécuriser leurs flux logistiques. Dans cette nouvelle géographie économique, la Guadeloupe et la Martinique pourraient devenir un point d’articulation entre plusieurs grands espaces économiques.
Mais un hub portuaire ne se limite pas à des quais ou à des conteneurs. Il exige tout un écosystème de compétences. Il faudra des ingénieurs en logistique, des spécialistes de l’intelligence artificielle appliquée aux transports, des experts en commerce international, des juristes du droit maritime, des spécialistes des chaînes d’approvisionnement, des financiers, des data scientists, des responsables de la cybersécurité des infrastructures critiques et des entrepreneurs capables de créer des entreprises innovantes autour des nouvelles activités industrielles et logistiques.
Autrement dit, l’industrialisation future de la Guadeloupe et de la Martinique commence aujourd’hui dans leurs salles de classe. Les infrastructures physiques ne produiront aucun miracle si elles ne s’accompagnent pas d’un investissement massif dans le capital humain. Les pays qui réussissent les grandes transitions technologiques sont précisément ceux qui ont compris que la première richesse d’un territoire réside dans la qualité de sa formation supérieure.
Cette réflexion conduit également à remettre en question un vieux réflexe culturel consistant à considérer que les meilleurs talents doivent nécessairement partir. Demain, l’objectif ne devra plus être d’exporter les cerveaux antillais mais de les attirer, de les retenir et même de faire revenir ceux qui ont acquis une expérience internationale.
Une Guadeloupe et une Martinique capable d’offrir des formations de haut niveau, des centres de recherche performants, des datas centers à l’instar de l’île de la Réunion, des entreprises innovantes et des perspectives de carrière ambitieuses deviendrait naturellement beaucoup plus attractive pour sa propre jeunesse.
La révolution technologique offre paradoxalement une opportunité historique. Grâce au numérique, au télétravail, aux plateformes collaboratives et à l’intelligence artificielle, il devient possible de participer à des projets internationaux sans quitter durablement son territoire.
La distance géographique perd progressivement de son importance stratégique tandis que les formations et compétences deviennent le principal facteur de compétitivité. Cette évolution ouvre une fenêtre stratégique que la Guadeloupe et la Martinique ne peuvent pas laisser passer.
Le véritable débat n’est donc plus de savoir combien de jeunes il faut aider à partir voire à revenir, mais combien il faut investir pour créer sur place les conditions de leur réussite. Ce changement de paradigme représente sans doute l’une des plus importantes révolutions intellectuelles que devra connaître les Antilles au cours des prochaines années.
Le développement économique ne reposera plus principalement sur les transferts publics, mais sur la capacité du territoire à produire des connaissances, à maîtriser les technologies de demain, à former des ingénieurs, des entrepreneurs et des dirigeants capables d’inscrire durablement les Antilles françaises dans les nouvelles routes du commerce mondial.
L’exil des jeunes ne peut plus constituer un projet collectif. Il fut longtemps une réponse adaptée à une économie aujourd’hui disparue. Le XXIᵉ siècle impose désormais une stratégie inverse : construire en Guadeloupe et Martinique les établissements d’excellence, les compétences, les infrastructures et les entreprises qui permettront à la jeunesse de devenir l’acteur principal d’une nouvelle industrialisation, d’un grand hub logistique caribéen et d’un modèle économique enfin tourné vers la création de richesse, l’innovation et l’ouverture sur l’Europe, la Caraïbe et l’Amérique du Sud.
C’est probablement à cette condition que les acteurs politiques et économiques transformeront la révolution technologique mondiale en une formidable opportunité de renaissance économique plutôt qu’en un facteur supplémentaire d’exode et de déclassement.
*Economiste et juriste

























