Guadeloupe. Ne pas oublier mais avancer

La Guadeloupe a célébré le 27 mai l’abolition de l’esclavage. Un des points forts est celui des célébrations officielles au fort Delgrès, à Basse-Terre, initiées par le Conseil départemental. Cette année, Guy Losbar, président de la collectivité, a délivré un message fort.

De nombreuses personnalités au premier rang desquelles le préfet Thierry Devimeux, la conseillère régionale Valérie Samuel-Césarus, représentant la collectivité, le maire de Basse-Terre, André Atallah, le recteur d’académie, Gabriele Fioni, Mgr Philippe Guiougou, évêque de Basse-Terre et de Pointe-à-Pitre, le sénateur Victorin Lurel, le maire de Baie-Mahault, Michel Mado, des élus, des chefs d’administrations civiles et militaires réunies au fort pour commémorer pour la 178e fois la fin de l’esclavage en terre de Guadeloupe.

De fait, le décret d’abolition de l’esclavage sur toutes les terres de France date du 27 avril 1848.

Que dit-il ? Le décret du 27 avril 1848 interdit absolument « tout châtiment corporel, toute vente de personnes non libres ». Il interdit à tout Français, même en pays étranger, de posséder, d’acheter ou de vendre des esclaves, et de participer, soit directement, soit indirectement, à tout trafic ou exploitation de ce genre.

L’abolition a été proclamée le 22 mai en Martinique, puis le 27 mai en Guadeloupe. Le temps de la traversée en bateau à voile depuis l’Europe jusqu’aux terres des Antilles.

C’est cette date que est commémorée en Guadeloupe tout comme elle l’a été en Martinique 5 jours plus tôt.

La cérémonie est généralement sobre : quelques chorégraphies émaillent une suite de discours limitée à trois ou quatre personnalités. Suit le dépôt de gerbes en hommage aux ancêtres, et tout particulièrement à ceux qui ont combattu dans le fort, Louis Delgrès et sa petite armée de révoltés contre le rétablissement prochain de l’esclavage, en 1802.

Après une lutte acharnée contre les troupes du général Richepanse qui assiégeaient Basse-Terre, un combat rue par rue dans le quartier du Carmel jusqu’aux douves du fort, Louis Delgrès et les siens ont quitté nuitamment le fort pour gagner les hauteurs de Matouba, à Saint-Claude. Retranché sur l’habitation d’Anglemont, à Matouba, Delgrès lance un appel à la lutte pour la liberté dans sa proclamation du 10 mai « À l’univers entier. Le dernier cri de l’innocence et du désespoir ». Louis Delgrès et ses pangons et compagnes, soit près de 500 personnes, préfèrent se donner la mort plutôt que de se rendre en faisant sauter leur refuge. Ce suicide collectif a lieu le 28 mai 1802. Dans l’île, la répression de Richepance est terrible, environ dix mille Noirs sont tués ou déportés et le 16 juillet 1802 l’esclavage est rétabli.

Ces souvenirs tragiques retentissent encore dans les murs du fort, tout comme au Matouba, où une stèle mémorielle rappelle le sacrifice ultime.

Au fort Delgrès, le premier discours a été prononcé par André Atallah, maire de Basse-Terre.

« Nous sommes réunis aujourd’hui, en ce 27 mai 2026, dans ce lieu chargé d’histoire qu’est le Fort Delgrès, pour honorer la mémoire de celles et ceux qui ont souffert, résisté et donné leur vie dans le combat pour la dignité humaine et la liberté : notre liberté.
Ici même, ces pierres portent encore l’écho des luttes menées jadis. Elles rappellent le courage de ceux qui refuserent l’asservissement et choisirent la résistance plutôt que la soumission. Louis Delgrès demeure à jamais associé à cette exigence de liberté et de justice.
En parlant de résistance, je ne peux m’empêcher de rappeler ce que fut l’esclavage.
Un véritable système organisé de déshumanisation. Des hommes, des femmes et des enfants furent arrachés à leur terre, privés de leur nom, privés de leur langue, privés de leur culture, privés de leur liberté et réduits au rang de biens marchands.
Derrière les chiffres et les archives, il y eut des vies brisées, des souffrances indicibles, des générations marquées dans leur chair et dans leur mémoire.
Cette vérité historique ne doit jamais être minimisée ni oubliée. Cette cérémonie mémorielle initiée par le Département depuis une vingtaine d’année maintenant à tout son sens car la mémoire n’est pas un exercice tourné vers le passé uniquement : elle éclaire notre présent et guide notre avenir. »

Le message d’André Atallah est porteur d’espoirs, en n’oubliant pas d’où nous venons.

« Reconnaître les blessures de l’histoire ne signifie pas enfermer les générations d’aujourd’hui dans la culpabilité ou dans le ressentiment. Cela signifie regarder le passé avec lucidité, afin de construire des relations fondées sur la vérité, le respect et la justice. Les gestes symboliques, les paroles de reconnaissance, le travail éducatif, culturel et mémoriel ont toute leur place dans cette démarche.
Mais soyons sincères, aucune réparation ne saurait effacer cet abominable crime contre l’humanité.
Aujourd’hui, notre responsabilité collective est de transformer cette mémoire en force d’avenir.
Car si l’esclavage a été aboli, de nouvelles formes d’asservissement persistent encore dans le monde : traite humaine, exploitation des enfants, travail forcé, misère organisée, violences faites aux plus vulnérables, déplacement de populations. Notre devoir de mémoire nous oblige également à combattre ces réalités contemporaines.
Alors, en ce jour de recueillement et de transmission, faisons le choix du rassemblement.
Rassemblement autour de valeurs républicaines.
Rassemblement autour du respect et de la dignité humaine. Rassemblement entre les générations, entre les cultures, entre toutes les composantes de notre Guadeloupe.
Que cette mémoire soit non pas un mur qui sépare, mais un pont qui unit. Que l’esprit de résistance porté ici continue d’inspirer notre engagement pour une société plus juste plus fraternelle et plus humaine. »

Tour à tour les intervenants, Valérie Samuel-Césarus puis Thierry Devimeux, vont reprendre les mots d’indignation, l’espoir d’un avenir commun pour tous les Guadeloupéens, quelles que soient leurs origines.

Dernier intervenant, Guy Losbar a donné une véritable leçon d’humanité, retraçant les souffrances des ancêtres, en particulier Lucile.

Qui était Lucile ? Entre 1840 et 1842, l’habitation La Mahaudière est le cadre d’une affaire judiciaire. En 1840, un procès met en accusation le propriétaire de La Mahaudière qui est arrêté sur dénonciation anonyme et poursuivi pour séquestration et torture exercée à l’encontre de Lucile, une de ses esclaves.

Accusée par son maître de l’empoisonnement de son épouse, Lucile avait été enfermée pendant vingt-deux mois dans un cachot sans lumière, les pieds et les mains enchaînés, avec ses deux fillettes.

Sous la pression des colons, Jean Baptiste Douillard Mahaudière est déclaré non coupable et acquitté. L’esclave Lucile est vendue à un prête-nom du maître. La vente est alors annulée et Lucile part à Basse-Terre où elle travaille à l’atelier colonial.

C’est cette jeune femme martyrisée qui sera, demain, vendredi et samedi au centre d’une suite de manifestations mémorielles sur le site de La Mahaudière, propriété du Conseil départemental.

Ecoutons Guy Losbar délivrer un message d’espoir. Ne pas oublier — et une politique de restauration et de mise en valeur des sites mémorielle est menée par le Département — mais avancer.

Avant le dépôt de gerbes au pied de la stèle à Delgrès et ses compagnons, diverses chorégraphies ont magnifié l’instant.

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