PAR JEAN-MARIE NOL*
La Martinique n’est plus seulement confrontée à une difficulté budgétaire : elle entre dans une zone de turbulences où se combinent ralentissement économique, fragilité des finances publiques, inflation, recul de l’investissement et tensions sociales.
Les données disponibles rendent ce constat difficile à éluder. En 2025, l’économie martiniquaise a stagné et l’investissement global a reculé de 6 %. Au premier trimestre 2026, les heures rémunérées ont encore diminué de 0,6 % sur un an et, en juin, leur évolution atteignait -1,1 %. L’IEDOM constatait encore en septembre un essoufflement de l’économie, avec un climat des affaires inférieure à sa moyenne de longue durée à 99,9 et des signes de fragilisation de la consommation et de l’investissement.
Dans ce contexte, la situation financière de la Collectivité territoriale de Martinique prend une dimension particulièrement préoccupante. La question n’est plus simplement de savoir si la CTM a trop dépensé ou si elle s’est trop endettée : il faut désormais s’interroger sur la soutenabilité de l’ensemble du modèle de gestion publique.
Une collectivité qui voit ses marges financières se réduire au moment où son économie ralentit disposera désormais de moins de ressources pour investir, accompagner les entreprises, financer les infrastructures et répondre aux attentes sociales. Le cercle devient alors vicieux : moins d’investissement, moins d’activité, moins de recettes, davantage de contraintes budgétaires.
Demain, nul doute que la Martinique se réveillera avec une véritable gueule de bois , avec entre autres vraisemblablement de possibles blocages de l’économie imputables à des tensions sociales . Derrière les discours politiques et les débats institutionnels, une réalité beaucoup plus brutale est désormais difficile à dissimuler : le territoire sera confronté à une dangereuse crise multiforme dans laquelle la dérive des finances publiques, le ralentissement économique, l’inflation et les tensions sociales se renforceront mutuellement.
La dette de la Collectivité territoriale de Martinique (CTM), qui approche désormais du milliard d’euros selon les chiffres avancés dans le débat public, constitue le symptôme le plus spectaculaire d’une situation dont les conséquences dépassent largement la seule gestion comptable de la collectivité.
Le problème est précisément que cette dette intervient au moment où l’économie martiniquaise montre des signes de faiblesse. Lorsque l’endettement augmente alors que la croissance ralentit, la mécanique devient particulièrement dangereuse : les recettes progressent moins vite, les marges de manœuvre budgétaires se réduisent, tandis que les dépenses continuent de peser sur les comptes.
Et lorsque s’ajoute une inflation persistante, notamment sur l’énergie et les produits importés, la crise financière se transforme rapidement en crise économique et sociale. Les ménages voient leur pouvoir d’achat comprimé, les entreprises subissent l’augmentation de leurs coûts et les collectivités disposent de moins en moins de capacités pour financer les investissements indispensables.
La Martinique se trouve ainsi confrontée à une double peine : elle doit composer simultanément avec les conséquences d’un modèle économique insuffisamment productif et avec les effets d’une situation financière publique qui réduit progressivement ses capacités d’action. Or une collectivité lourdement endettée ne peut pas indéfiniment répondre à chaque difficulté nouvelle par davantage de dépenses. À un moment donné, la contrainte financière finit par s’imposer à la décision politique.
C’est ici que la question de la collectivité unique mérite d’être posée, non pas comme une explication mécanique de tous les dérapages financiers, mais comme un élément du cadre institutionnel dans lequel ceux-ci ont été rendus possibles. La création de la CTM en 2016 a regroupé les compétences de la région et du département. Cette concentration des responsabilités devait permettre davantage de cohérence et d’efficacité.
Mais, elle a également créé une structure disposant d’un périmètre d’intervention considérable et de charges importantes. Le changement institutionnel ne peut donc être tenu pour responsable, à lui seul, de la dérive des comptes : celle-ci relève aussi des choix successifs de gestion, de dépenses et d’investissement, ainsi que de l’adéquation entre les politiques conduites et les recettes disponibles.
C’est précisément cette distinction qui doit être faite si l’on veut tirer les véritables leçons de la situation. Accuser uniquement le statut institutionnel reviendrait à exonérer les responsables politiques de leurs choix budgétaires. À l’inverse, attribuer exclusivement les difficultés à une prétendue mauvaise gestion ferait l’impasse sur les fragilités structurelles du modèle institutionnel et économique martiniquais. La crise actuelle est le produit d’une combinaison de facteurs, et c’est cette combinaison qu’il faut désormais regarder en face.
La responsabilité politique ne peut cependant être éludée. Lorsque les mêmes responsables disposent pendant des années d’une connaissance approfondie des mécanismes administratifs, économiques et financiers du territoire, la question de l’anticipation devient incontournable. Serge Letchimy n’est évidemment pas un novice de la vie publique : maire de Fort-de-France, député, président de région puis président de la CTM, il possède une longue expérience des institutions martiniquaises.
Cela rend d’autant plus légitime l’interrogation sur la manière dont une telle dégradation financière a pu s’installer sans correction suffisamment précoce. Mais, cette interrogation doit également concerner l’ensemble de la classe politique qui a participé, à différents niveaux et à différentes périodes, à la conduite des politiques publiques.
Car le véritable danger serait maintenant de transformer la crise financière en simple affrontement politique. La Martinique n’a plus besoin de responsables cherchant à se renvoyer la responsabilité du passé ; elle a besoin d’un diagnostic partagé sur l’état réel de ses finances, sur ses engagements futurs et sur sa capacité à financer durablement ses politiques publiques.
La transparence budgétaire, l’évaluation indépendante des dépenses et une programmation pluriannuelle crédible devraient devenir les conditions préalables de toute nouvelle politique.
Et la crise ne s’arrête pas aux comptes de la CTM. Elle commence déjà à produire des effets très concrets dans la vie quotidienne. Les tensions autour de la vie chère témoignent d’un malaise social profond. La question des transports illustre, elle, de manière presque caricaturale les conséquences d’un système arrivé à ses limites : Martinique Transport, confrontée à d’importantes difficultés financières et à un déficit annoncé de plusieurs dizaines de millions d’euros, rencontre des problèmes de trésorerie qui affectent sa capacité à régler les opérateurs. Lorsque les transports publics se retrouvent paralysés par des problèmes financiers, ce n’est plus seulement une question administrative : c’est toute l’économie du territoire et la vie quotidienne de la population qui sont affectées.
C’est ainsi que se forme la spirale de la crise multiforme. Une collectivité fragilisée financièrement investit moins. Une économie qui investit moins crée moins de richesses. Une activité économique moins dynamique réduit les recettes et fragilise les entreprises.
L’inflation réduit le pouvoir d’achat des ménages. La colère sociale augmente. Les revendications se multiplient. Et les responsables publics sont alors poussés à intervenir davantage au moment même où leurs marges financières diminuent.
Le risque est donc moins celui d’une crise unique que celui d’un enchaînement de crises. Financière, économique, sociale et institutionnelle : chacune nourrit les autres. La véritable urgence n’est plus de savoir qui, de l’institution ou des hommes, porte seul la responsabilité de cette situation.
Elle est de savoir comment sortir de cette mécanique avant que la contrainte financière n’impose elle-même les décisions.
Car l’autonomie politique, quelle que soit la forme institutionnelle envisagée, ne peut durablement se substituer à la solidité économique. Une collectivité qui dispose de davantage de responsabilités mais de ressources insuffisantes se retrouve avec davantage de pouvoir de décision et moins de capacité financière pour l’exercer. La question fondamentale posée aujourd’hui à la Martinique est donc beaucoup plus simple et beaucoup plus exigeante : comment reconstruire une économie capable de produire davantage de richesses, de financer les services publics et de réduire progressivement sa dépendance aux transferts ?
C’est à cette question qu’il faudra répondre avant de rouvrir les grands débats institutionnels. Car dans une période où l’argent public devient plus rare et plus cher, le temps des dépenses sans financement durable touche nécessairement à sa fin. La Martinique n’est peut-être pas encore au bord du précipice financier, mais les signaux d’alerte sont suffisamment nombreux pour imposer un changement de méthode.
C’est précisément là que le débat politique martiniquais doit changer de nature. Pendant des années, les discussions institutionnelles ont souvent occupé le devant de la scène, comme si la modification du statut pouvait résoudre les difficultés structurelles du territoire.
Or l’expérience actuelle rappelle une évidence : aucune réforme institutionnelle ne peut remplacer une économie productive, une gestion rigoureuse et des finances publiques soutenables. Une collectivité peut disposer de compétences élargies ; elle ne peut durablement disposer de dépenses élargies sans recettes correspondantes.
La responsabilité politique est donc nécessairement collective. Elle ne saurait être concentrée sur un seul homme, même lorsque celui-ci occupe une place centrale dans la vie publique martiniquaise depuis plusieurs décennies. L’ancienneté et l’expérience des responsables politiques rendent au contraire plus légitime la question de l’anticipation : comment une telle dégradation a-t-elle pu s’installer ?
Pourquoi les signaux d’alerte n’ont-ils pas entraîné plus tôt des corrections suffisamment fortes ? Pourquoi avoir attendu que les contraintes financières deviennent aussi visibles pour poser la question de la soutenabilité du modèle institutionnel de la CTM ?
La réponse ne pourra pas être trouvée dans la seule polémique politique. Elle devra passer par un examen précis des dépenses, de l’endettement, des engagements futurs, des coûts de fonctionnement et de la capacité réelle d’investissement de la CTM. Car l’enjeu dépasse désormais largement les comptes de la collectivité. Il concerne l’ensemble de l’économie martiniquaise.
Car le véritable danger serait de croire que l’argent public pourra indéfiniment compenser les faiblesses de l’économie. Dans une France elle-même confrontée à de fortes contraintes budgétaires, cette hypothèse devient de moins en moins réaliste. L’État restera évidemment un acteur majeur de la stabilité économique et sociale de la Martinique, mais son intervention ne saurait dispenser le territoire de rétablir ses propres équilibres.
La Martinique doit donc désormais regarder sa situation sans faux-semblants. La dette, le recul de l’investissement, le ralentissement économique, la dépendance aux importations, les tensions sociales sur la vie chère et les tensions budgétaires sur les services publics ne constituent pas six crises différentes : ce sont les différentes manifestations d’une même fragilité structurelle.
Et, lorsque ces fragilités commencent à se nourrir les unes des autres, le temps n’est plus aux promesses et dérapages financiers supplémentaires mais aux choix difficiles, à la responsabilité et à la reconstruction d’un modèle économique capable de financer durablement les ambitions collectives.
La prochaine bataille ne sera donc pas seulement institutionnelle ou sociale : elle sera d’abord budgétaire, économique et productive. Et elle déterminera largement la capacité de la Martinique à préserver son niveau de vie et sa cohésion sociale dans les années qui viennent.
*Economiste et juriste
























